SANDRINE OU LE JOURNAL INTIME D’UNE STAR DU PORNO (extraits)

                                                    DOMINIQUE BRANIER

Jeudi 20 juin

Je me lance.

Ma mère est morte le 13 juin. Le 16, je suis à Paris. L’hôtel.

Le jour à peine fini, la ville dormait déjà, je suis partie. J’ai vidé un de mes trois comptes. Je suis pourvue pour au moins un an. Ce n’est pas une fuite mais un véritable départ, je commence ma vie. Auparavant, je soignais ma mère. Je ne fuis pas mon père. Il n’aura aucune difficulté à me trouver. S’en donnera-t-il seulement la peine ? Je ne me cache pas. D’abord un hôtel, ensuite nous verrons.

« C’est un appartement de type F4 de 85 mètres carrés. »

Pas de nom d’emprunt, de liste rouge, pas de secret, je reste Sandrine.. Mais pas de lettre, pas d’éclat.. Ma mère, sa femme, était notre seule communauté. Restons-en là ! 

S’il veut me joindre…..

« Il est situé au quatrième étage d’un immeuble construit dans les années 70 entièrement ravalé il y a maintenant deux ans. » 

 

Je passe trois jours à pleurer.

« Une belle distribution classique réservant deux beaux espaces « jour-nuit ». Une entrée enchaînant avec un double-séjour de 25 mètres carrés. »

Mais est-ce la peine ou la culpabilité du soulagement ?

Cette personne n’était plus ma mère. Etais-je encore sa fille ? Me conduisais-je en tant que telle ? Rien n’est moins sûr.

« Une belle baie vitrée mais pas de balcon, ni de loggia. Une cuisine d’un volume assez réduit. Puis un petit couloir qui vous mène à la salle de bains jouxtant des W.C séparés. »

Je me souviens.

Ce soir-là pour la première fois, ma mère totalement désynchronisée se soulage devant nous, mon père et moi. Elle se tient debout, étonnée elle-même de l’ordure qui la quitte et nous inonde. Et mon père qui ne sait dire que : « Mais c’est atroce. »

« Au bout, les 2 chambres d’un volume respectable. Pour Paris, je m’entends. La double-exposition Est-Ouest vous offre un ensoleillement continu des chambres au séjour ce qui explique le prix de la location qui peut paraître élevé. Tout ça à deux minutes à pied de la place de la Bastille. »

A quoi pense-t-il , ce père ?

A l’attitude soudainement déplacée de sa femme, au brouillard s’abattant sur l’avenir proche, à la souffrance de ma mère ou au dégât causé au magnifique kilim du séjour.

«Vous ne pourriez trouver mieux. Nous le visitons quand vous voulez mais inutile de vous dire qu’une opportunité pareille ne reste pas longtemps dans nos fichiers. Nous prenons rendez-nous pour ?….Maintenant ? C’est entendu. Ah, j’oubliais, pourriez-vous venir avec votre conjoint ? Cela nous ferait gagner du temps quant à votre décision …Ah !»

[ Ce Ah aussi court soit-il porte beaucoup de doute et de nouvelles interrogations, téléphonez à Monsieur Vanselle, c’est mon banquier, il vous parlera de ma solvabilité, voici son numéro]   

Dès le lendemain, elle n’est plus sa femme, il délègue sa sollicitude à une armée de professionnels en tout genre pour endiguer l’horreur nouvelle.

« Il fait tout ça par amour. Quel courage, quelle épreuve. »

Mais j’envisage déjà la lâcheté pour qualifier son attitude, sa fuite. Nous restons seules entourées d’ombres mercenaires. Et au fil du temps, la maladie s’imposant, je reste seule accompagnant le fantôme de celle qui fut si bien ma mère.   

 

Je ne quitte plus l’appartement. Et je ne le quitterai plus jamais. Je commande le monde entier : ordinateur, canapé, traiteur chinois, micro-ondes, sushi, literie, couscous, lave-linge, téléviseur.

Je veux tout l’univers en 85 mètres carrés pour ne plus avoir à affronter la rue et la compassion que j’y pressens. Je deviens parano et c’est très bien comme ça ! 

 

Vendredi 28 juin  

Je dois me construire, je ne suis qu’un chantier.

Tout d’abord, mes études. En finir. Mais pas n’importe comment. Je voudrais être utile. Etre utile. La chanson. Belle chanson. En ce faisant, ne suivrais-je donc pas l’exemple paternel ?

 

                                                                       Mémo

L’homme civilisé intervient sur son environnement, le modifie pour en tirer profit.

( alloplasticité).

L’homme non-civilisé subit son environnement, il en est l’objet ( autoplasticité).

Alors que dire de cet individu qui, une oreille toujours rivée à un mobile, solidement arrimé à un portable, ne connaît que le flux tendu comme cadence de travail ?

Que dire de cet individu qui ne voit pas grandir sa progéniture, progéniture sans cesse plus atteinte par de nouvelles infections conséquentes à une destruction massive et quasi-volontariste de son milieu naturel ?

Que dire de cet individu qui ne peut que choisir entre une plus grande flexibilité sous-payée ou l’irrémédiable exclusion ?

Envisager l’homme de la cité moderne comme le nouveau primitif ?

Dès septembre rencontrer Chapuis et l’entretenir du projet : je voudrais aller visiter un des derniers peuples premiers.

Ne pas y aller les mains vides, être utile. A la mi-juin, s’inscrire au cours de Blachet ( hydro-géologie et techniques d’implantation).

Penser à moi en tant qu’être autonome, en dehors du corps de ma mère, en dehors de son souvenir.

 

 

A deux pas d’ici se trouve une petite boîte où des inconnus jouent tous les soirs.

Ce soir, j’y suis.

La chanteuse-pianiste est aveugle et la cécité domine une assemblée enfumée. Tout le monde clope et cela devient très vite irrespirable. Mais elle chante bien, elle me parle tellement que je reste. Tant pis pour moi : je n’avais qu’à fumer.

Une petite saynète qui me fait sourire.

Près de moi, à une table exclusivement occupée par des non-voyants, se trouvent un homme et une femme qui apparemment connaissent personnellement l’artiste- son prénom ponctue des bribes de conversations, des anecdotes, des blagues-. Aucun des deux ne porte ces fameuses lunettes noires et leurs yeux s’ouvrent parfois pour vous saisir dans vos regards impudiques. Que je le veuille ou non, je passe ma soirée à les regarder.

La jeune femme est vraiment belle et le jeune homme passe sa soirée à lui faire des avances plus ou moins déguisées, verbales, gestuelles. Apparemment, la jeune femme est là pour le concert et pour rien d’autre. Le concert avançant, le jeune homme s’enhardit et joignant le geste à la parole, sa main frôle à plusieurs reprises la main de la convoitée. A la fin, cette dernière, agacée, allume son briquet et l’importun s’y chauffe la main surpris mais à présent informé : la soirée est culturelle.

Ce geste me fait sourire. Il serait totalement impossible, inenvisageable dans une assemblée de voyants parce que perçu comme d’une grande violence alors qu’ici, il représente le sommet de la discrétion et  du tact.  

J’aimerais être son amie; moi qui n’ai jamais eu que des relations.

A près de 24 ans, je ne me connais pas une seule amie à qui je pourrais raconter plus que mes derniers succès universitaires. Pas d’intimité, pas de confidente.

La maladie de ma mère pourrait être un excellent alibi pour mon manque de sociabilité : elle m’aurait fait grandir plus vite, plus fort. La proximité de la mort est le meilleur antidote de l’enfance.

Mais en fait je crois que cette solitude est en moi.

Ma mère était pareille et ne me força jamais à assumer une vie sociale qui de toute façon m’aurait paru contre-nature.

Mais ce soir, je voudrais l’amitié de cette fille, je sais lui ressembler.

Et trois quarts d’heure après la fin du concert,  je me surprends à la suivre. Je la trace. Je veux connaître son adresse. Je veux son amitié.

Je veux, je veux. L’enfant gâté. L’amitié n’est pas un bien de consommation courante. Je me reprends et je rentre. 

 

Samedi 29 juin

Je rencontre Serge dans un restaurant asiatique dont je terrerai le nom quoique même son enfouissement ne puisse nous garantir une quelconque sûreté puisque de toute façon, il provoquerait un désordre écologique.

Alors que l’on m’apporte la carte, il entre et se laisse placer à deux tables de la mienne.

Avant de s’asseoir, il se penche à l’oreille du serveur…Celui-ci revient une minute plus tard avec deux flûtes.

Serge les prend et se dirige vers moi armé du plus beau des sourires.

Serge n’est pas vraiment beau, pas vraiment grand, pas vraiment chevelu..

Mais ne dit-on pas que la véritable beauté est une promesse et le visage de Serge promet beaucoup. Son œil d’anthracite vous fouille, vous scanne pour vous atteindre au plus profond de vous-même et vous découvrir sans artifice, sans masque, en toute vérité. Serge représente la quintessence du séducteur et je vous recommande pour bien appréhender cette notion de ne pas limiter ce concept à son caractère uniquement sexuel mais au contraire de l’approcher de cette propriété acoustique qu’est la sympathie. Serge est le prototype de l’homme idéel.

Il se tient donc devant moi, il est à tomber.

-Bonsoir, Mademoiselle, n’espérez rien de moi, mon cœur appartient à un autre. Quoiqu’à cette heure-ci, je me demande bien ce qu’il peut faire, seul à Londres, un vendredi soir. Bref, je vous ai aperçu en entrant et votre texture me plaît.( texto)

-Vous comptez me manger sur place ou m’emporter, me débiter et me vendre au détail ?

-A vouloir être trop précis, je peux devenir blessant. (il pose une flûte sur ma table. Le champagne arrive.) Pour Madame….Pour me faire pardonner, bonne soirée…

Il se retourne et se dirige à nouveau vers sa table.

Aux échecs, cela s’appelle un coup obligé.

Que puis-je faire sinon le rappeler ?    

Il se retourne et me sourit. L’homme aura passé son humanité à créer les armes les plus redoutables, les plus efficaces mais un sourire de Serge…Un sourire de Serge…..

Je ne peux que dire :

-Dînons….

Il s’assoit face à moi. Mais qu’ai-je donc fait ? Je me surprends à regretter mon geste. Une seconde seulement.

-Vous mangez souvent « chinois » ?

Cette question me fait remonter à mon huitième anniversaire. Mes parents me font découvrir la cuisine asiatique. L’excitation de cette sortie m’a tenue toute la semaine précédente….La belle promesse. Depuis ce jour et jusqu’à mes 15 ans, nous y allons souvent. Après…….

-Apparemment, vous appréciez. Si vous permettez, nous pourrions revoir votre commande…

-Non, je ne vous permets pas.

-D’accord….Mais un conseil : faites simple. Le cuisinier ne réussit pas à faire plus de 6 plats mais, tradition oblige, il se contraint à produire une carte que certains éditeurs n’hésiteraient pas à publier en plusieurs volumes. Tans pis pour ceux qui s’aventurent. 

-Pourquoi revenir dans un restaurant qui vous a déçu ?

-C’est mon premier rencard avec Nat. Quand il est absent, je m’offre un peu de nostalgie. Et vous, vous dînez souvent seule ?

Je lui dis tout.

Toute ma vie roule entre baguettes et nuoc-mâm sans qu’il ait à me poser une seule question.

La maladie de ma mère, la dégradation de ma relation avec mon père, les études, le mouroir, la souffrance, la mort….

Et soudain, je me rends compte d’une chose effroyable. Je ne l’avais jamais dit. Tous ces mots, toutes ces phrases n’avaient jamais quitté ma pensée, n’avaient jamais pris corps.  Je viens de rompre avec 12 années de silence. Muette durant 12 années. J’y cultivais la pudeur de l’horreur, du renoncement à toute vie. Muette ou endormie, anesthésiée, entre parenthèses.

Face à Serge, je me réveille d’un coma profond mais indolore.

-C’est la première fois que je raconte tout ça. Pourquoi ce soir ?

-Tout simplement parce que vous n’en avez pas eu l’occasion auparavant. Et puis, il est plus aisé de se dévoiler devant des gens que vous ne reverrez peut-être pas. Avez-vous des amis ?

-Non……A l’époque, je trouvais les filles de mon âge beaucoup trop insouciantes, trop juvéniles-à leurs yeux, je devais être investie d’une tristesse sans nom-. Quant à mes aînées, elles étaient souvent engagées dans des histoires qui ne laissaient guère de place à la compassion. D’ailleurs, je ne nourris aucune sympathie à l’égard de la compassion.

-Je comprends. La solitude peut constituer le dernier rempart de la pudeur de soi. On se dit seul mais en fait, on a peur d’être ce que l’on est avec les autres. L’isolement n’est qu’un pis-aller, un confortable compromis avec votre propre vérité. Retrouvez vos mots et vous rejoindrez le monde. Je ne joue pas au psy mais c’est exactement ce que j’ai connu avec Nat au début de notre relation. Nous nous sommes construit une tour d’ivoire, nous nous disions incompris, mal-aimés, exclus. Et puis le hasard a projeté notre relation en pleine lumière. Nous n’étions plus seuls et devions regarder les autres et accepter leur propre regard. Et tout est devenu incroyablement simple. Plus de triche, plus de jeu. Les portes se ferment ou s’ouvrent sur des visages amis. Notre seul risque c’est d’être rayé du carnet d’adresses de prétendus amis, nous qui croyions que la terre allait s’ouvrir sous nos pieds. 

-Disons que je n’ai pas fait l’effort.

-Peut-être était-ce trop tôt ?     

-Ce soir ?

-Nous ne sommes pas dans une comédie musicale, rien n’est magique. Le temps viendra. Punaise, je pontifie ce soir, c’est monstrueux. Alors ?

-Alors quoi ?

-Votre plat.

-Infect.

-Et vous avez de la chance, ce soir, la viande est cuite.

Silence…

-Et si vous étiez un maquereau ?

-Pardon ?

-Oui, un proxénète, un Jules. Après tout, ne suis-je pas la candidate idéale ? Sans véritable attache, fragilisée. Vous savez tout de moi, maintenant.

 -Je ne l’avais pas envisagé sous cet angle mais vous avez tout à fait raison. Les apparences sont contre moi. Aussi, je vous propose une chose toute simple et qui éloignera tout malentendu. Passons la nuit ensemble. Je connais un excellent petit hôtel, on y fait de merveilleuses glaces à déguster au lit parce qu’il est bien évident qu’il serait téméraire d’envisager le sucré ici. Qu’en pensez-vous ? Mais avant de me répondre, que les choses soient claires, pas de faux-espoir, il n’y aura pas de sexe entre nous.

-En quoi cette proposition entame-t-elle toute suspicion à votre égard ?

-Je n’en sais fichtrement rien….L’idée me plait. Alors ?

¾ d’heure plus tard, Serge se saisit du passe électronique que lui tend le réceptionniste.

-Avez-vous besoin de quelque chose d’autre ?

-Oui. Des glaces. Mais je suppose que nous pourrons appeler le garçon d’étage de notre chambre.

-Tout à fait, monsieur. Madame, Monsieur, bonne nuit.

Se ravisant devant l’ascenseur, il enserre ma taille pour me conduire vers l’escalier au tapis central luxueux.

Ce faisant, il se retourne vers la réception en disant

-Shabbat ! Où avais-je la tête ? L’escalier, c’est beaucoup plus progressif et donc définitivement plus sensuel. Qu’en penses-tu ? 

Je n’en pense rien , aussi je me permets de rester silencieuse et de caresser de mes pieds l’étoffe muette  recouvrant les marches. 

Je ne me reconnais pas. Je fais exactement le contraire de ce que je suis et ne ressens aucune culpabilité de partager bientôt le lit d’un homme que je ne connaissais pas encore ce matin.   

Serge n’a pas menti : les glaces sont excellentes.

Un jeune homme nous les apporte. Je guette le moindre indice de complicité de l’employé avec Serge. Je ne serais que la énième séduite mais rien ne trahit une quelconque connivence.

Visiblement, ils ne se connaissent pas. Serge comprend ma silencieuse interrogation.

-Je n’étais jamais venu ici. Pour tout te dire, j’ai horreur des pèlerinages, des redites. Ne sommes-nous pas tous uniques, tous différents ? Et c’est bien ça qui nous rassemble comme  dit la chanson. Aussi je privilégie les expériences uniques, l’éphémère de l’instant. Tu es rassurée ?

-Avais-je besoin de l’être ?

Je suis désormais nue et sans me presser, je me dirige vers le lit poussée moins par le désir de m’y réfugier que par l’espoir d’y retrouver  la chaleur promise du corps d’un homme.

Cela fait combien de temps ?

6,8 mois. Un  an peut-être !

 La dernière fois.

Je m’étais dit que cela serait la dernière fois tant l’expérience fut pleine de tristesse et de colère.

Je voulais que Julien souffre. Je  ne me l’avouais pas mais je  voulais le faire payer pour la souffrance de ma mère, l’exil volontaire et immobile de mon père.

Il me semblait si heureux, si injustement béat.

Qu’ y pouvait-il ? Il était simplement, bêtement amoureux.

Je lui crachai à la face qu’il n’était qu’un bon coup et que notre histoire n’avait aucune chance de passer  les frontières de l’alcôve. Animée du plus pitoyable des sadismes, je riais de ses larmes, de ses tendres aveux, de ses espoirs déçus, de son incompréhension.

Je voulais le voir sot et lui feignait de ne point voir l’aiguille qui me taraudait.

Je tuais un peu de son cœur alors qu’il aurait pu d’un mot- parce qu’il avait l’intelligence de ces choses- me briser net sur le soc de mon histoire.

Les faibles mènent le monde.

Julien eut la force de subir ma misère et d’apprendre à ne plus m’aimer.

Depuis rien.

Il valait mieux.             

Mais ce soir, j’ai envie d’avoir chaud avec Serge et j’avoue que je nourris l’espoir qu’il ne respecte pas sa parole. Peine perdue, espoir déçu.

Mais qu’importe, je suis incroyablement bien dans ce lit, le chaudron de mon corps à peine tempéré par la glace de la soie.

Aux côtés de cet homme qui ne me touchera que de ses mots.

Cette nuit, je me donne le droit d’être heureuse. 

Je m’endors.. Je sens  Serge se relever mais je sombre….De la musique.  

-Je veille…..Je veille sur toi….La nuit prend parfois d’autres formes que le sommeil…Elle est à sens unique…Nous ne pouvons en changer le cours…Et nous devons aller vers le jour…Aussi le gardien se doit d’être vigilant et la nuit restera sommeil.

J’avais cru rêver ces mots mais une petite lettre laissée le matin me fait comprendre qu’il me les a dits.

«  Nous sommes bien arrivés au jour. Je te quitte, tu m’as épuisé.. Je rentre dormir.  Appelle-moi, j’ai quelque chose à te proposer. Ton corps est magnifique :un monde en soi ; je voudrais le filmer à l’excès. Je ne te cache rien de ce que je suis. Appelle-moi. »   Un numéro.

 

Dimanche 30 juin

Si j’avais le courage, il faudrait que j’appelle mon oncle.

Voir mon oncle.

Lui parler.

Qu’il me parle.

Il possède une partie de mon histoire.

Lundi 1er juillet

Juste derrière un carré d’immeubles réservés aux affaires, s’érige une petite tour dédiée à la minéralité. Du pseudo-quartz du mobilier du hall à l’améthyste des yeux de l’hôtesse d’accueil, la pierre est omniprésente.

-Bonjour, que puis-je pour vous ?

-Bonjour, je suis Sandrine Balland. J’ai rendez-vous avec Monsieur Serge de Re-Productions.

-Un instant, je vous prie.

Un combiné, un numéro.

-Re-Productions ? Bonjour. Madame Balland se trouve dans le hall. Entendu.

Combiné raccroché, elle ne s’est pas départie de son sourire.

-Vous prendrez l’ascenseur. Cela sera au dixième étage. Les bureaux seront en face de vous. Entrez sans frapper. Passez une bonne journée, Madame Balland.

-Merci bien.

L’ascenseur n’échappe pas à la règle de conception de l’immeuble.

Cela tient du mur de varappe, de l’intérieur de Lascaux, de la cave XII° siècle, une synthèse des plus baroques.

Je souris en m’imaginant un cadre d’une des entreprises hébergées en ces lieux s’essayant à quelques prises sur ce mur improvisé.

Arrivée au 10°, j’ouvre la porte qui me fait face. Me voici dans un vestibule de couleur framboise écrasée ( ma mère utilisait souvent ces nuances qui faisaient d’elle un formidable nuancier ), un canapé bordeaux, quelques affiches.

Le petit panneau « Entrez sans frapper » m’invite à me diriger vers une nouvelle porte.

Me voici arrivée à Re-productions.

Une surface d’au moins 200 mètres carrés s’ouvre à moi.

„In diesem Wetter, in diesem Braus, Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus;“

L’afflux soudain d’espace provoque en moi un sentiment de vertige.

„Man hat sie hinaus getragen [hinaus getragen], Ich durfte nichts dazu sagen.“

L’effet déstabilisant se trouve accentuée par l’incroyable apport en lumière dû à la réverbération du jour sur des murs laqués blanc.

« In diesem Wetter, in diesem Saus, Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus, Ich fürchtete, sie erkranken, Das sind nun eitle Gedanken.“

Il me faut quelques instants pour prendre conscience que cet immense rectangle n’est pas vide et qu’à l’autre extrémité, l’un à côté de l’autre, surgissent 2 bureaux séparés seulement de deux mètres.

« In diesem Wetter, in diesem Graus, [Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus.]
Ich sorgte, sie stürben morgen, Das ist nun nicht zu besorgen“

Le sentiment de vertige s’estompant, je perçois à ma gauche la présence d’un imposant canapé d’un rouge théâtral.

Je suis content que tu aies pu venir.

„In diesen Wetter, in diesem Braus,üNie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus] [Man hat sie getragen hinaus.] [lch durfte nichts dazu sagen.]“

La voix de Serge.

Je marche.

Les bureaux ne sont pas  vides.

Serge, que je vois maintenant, est assis.

Au deuxième bureau, un autre homme.

« [ln diesem Wetter, in diesem Braus,] Sie ruhn [Sie ruhn] als wie in der Mutter Haus, Von keinem Sturme erschrecket, Von Gottes Hand bedecket. [Sie ruhn [Sie ruhn] als wie in der Mutter Haus].“

Au centre de la pièce entre eux et moi, une sculpture en verre de Khalil Hearg. Je ne connais pas mais je lis rapidement son nom sur un petit panneau censé présenter l’artiste, histoire de ne pas mourir idiote. J’avance.

A ma gauche, un Soulages. L’agencement de ces deux pièces ne laisse aucun doute : ce sont des originaux.

J’arrive enfin aux bureaux.

Serge vient vers moi et m’embrasse.

La chaleur de Serge, son parfum ou plutôt son non-parfum.

-Assieds-toi.

Il m’indique l’emplacement d’un énorme fauteuil qui vous enserre dans une confortable et rassurante  mollesse après cette interminable traversée.

-Tu aimes ?

-C’est un espace impressionnant. Vous devriez mettre un service de bus à l’entrée.

Je parlais de la musique.

(La musique, bien sûr la musique. Présente depuis mon entrée, un des éléments du décor, un des éléments du trouble. Je me sens manipulée.)

Je me crois obligée de dire intelligent.

-Je trouve que les kindertotenlieder sont des pièces dérangeantes. Et pas seulement du fait de leur thème. L’orchestration y est des plus inquiétantes. Elle relève de l’illustration cinématographique.

-Tout à fait d’accord.

La voix provient de l’autre homme qui se trouve donc à la droite de Serge. Il  n’a pas plus de 50 ans et  me paraît immense. Je remarque immédiatement la facture impeccable de son costume, il porte certainement une petite fortune sur le dos. Une étoffe qui de facto vous classe dans le haut de l’organigramme. Il continue.

-Et tout ceci se trouve accentué par les défaut techniques de l’enregistrement de l’époque. Ecoutez la perte de dynamique des cordes. Quasiment un quart de ton. Je remercie ceux qui ont numérisé l’œuvre de na pas avoir voulu remédier à ce défaut.

-Je te présente Jean-Louis. Au-delà du gestionnaire, vois en lui mon double. A mes yeux, sa  présence est indispensable aujourd’hui. 

Serge enchaîne.

-Que j’aime ces journées qui commencent sur des sommets. Merci Kathleen Ferrier.

J’ai la détestable impression d’être testée, jaugée et cela m’agace.

-Excusez-moi, j’ai dû me tromper d’étage. Je croyais arriver chez des producteurs de films hard et non pas devant le comité de sélection du nouveau club surréaliste.

-Oh, je suis désolé. Il y a un malentendu. J’ai passé ce disque en boucle toute la nuit dernière. Bien sûr, tu dormais mais je pensais…..Vraiment, je suis sincèrement  désolé. Mets sur le compte de ma maladresse. Bref….

Il saisit une télécommande. Un geste, la musique s’arrête.

-Ca commence bien. Oui, Re-productions, c’est du film hard mais spécialisé gay. Or comme toute entreprise, nous devons penser à notre développement bien que notre marché naturel soit saturé. Nos plus récentes études de marché nous ont démontré que les femmes consomment de plus en plus de hard. Leur part est passée de 30 à 36% en moins de 10 ans. And the trend is up, mom. Alors  même que le produit est abusivement formaté pour un public masculin, les femmes optent de plus en plus nombreuses pour la pornographie. Conclusion, Jean-Louis.

-Pourquoi ne pas créer le chaînon manquant ? Un cinéma en direction des femmes. Fondamentalement haut de gamme, il renoncera à certaines figures imposées du X hétéro en y substituant une démarche de plaisir constant à la course à la jouissance. En prenant le marché féminin comme cœur de cible, nous ne nous mettons pas en concurrence avec les autres productions quand bien même seraient-elles lesbiennes mais nous créons une nouvelle niche. Risqué mais prometteur.

-Merci, Jean-Louis. Tout ceci implique une autre façon de filmer, une véritable écriture, des nouveaux metteurs en scène et de nouveaux comédiens. Je ne veux leurrer personne, ça reste du cul mais l’approche est fondamentalement différente. La première fois que je t’ai vue, je n’avais plus qu’une seule idée en tête. Te convaincre de te joindre à nous.

-Au restaurant chinois ?

-Non, je serai franc. Je t‘avais vue une fois auparavant. Le Chinois n’était que la  moitié d’un hasard. Je ne savais comment t’aborder. Aussi étonnant que cela puisse paraître, je suis relativement timide et pas seulement avec les femmes. Te voyant attablé dans ce bouge, je voulais tenter ma chance et tant pis pour mon foie. Alors ?

-Alors ? Je marche. Bien sûr que je marche.

 En quelques mots, je me lance dans la pornographie et je me sens sereine. Aucun trouble apparent, l’impression de devenir une personne à part entière, me construire.

-Je suis un être qui peut paraître froid mais je t’assure que ta décision me rend heureux. Merci Sandrine.

(Et si c’était à moi de vous remercier.

Et si c’était à moi de me répandre en mille bénédictions de m’avoir réveillée d’une mort par procuration, d’un doux mais sinistre coma, de cette pernicieuse léthargie, de l’oubli de moi.  )

-N’oubliez pas les contrats, le contrat.

 Il me tend une série de feuillets, un vrai roman.

-Je sais cela peut paraître volumineux mais l’expérience de notre activité nous oblige à être exhaustif quant aux clauses et ceci dans l’intérêt des 2 parties. Prends le temps de le lire, en cas de besoin, n’hésite pas à appeler Jean-Louis pour un complément d’information puis reprends rendez-vous avec lui pour la signature. Le plus tôt sera le mieux mais il n’est pas question de presser qui que soit. As-tu des questions ? Voudrais-tu des éclaircissements ?

-Je m’en vais déjà lire ce recueil et je reprends contact avec vous.

-Parfait.

Il se lève et me prenant dans ses bras, il m’embrasse.

-Merci, Sandrine. Tu n’auras pas à le regretter.

Mardi 2 juillet

 J’adore déjeuner seule au restaurant. Je deviens liquide, perméable à la prose voisine. Plus l’établissement est vaste, plus l’oreille indiscrète peut se faire impudique. Profitant de la force de la rumeur, les langues se délient, le ton monte, la confidence s’affirme.

 Ce midi, nous ne sommes pas nombreux mais j’ai l’honneur insigne de partager la carte et le plat du jour avec les deux uniques cadres compétents de l’entreprise Duschmoll.

 Le leit-motiv est : « C’est la dernière fois que je le fais pour lui. Faut pas me prendre pour ce que je ne suis pas. »

 Apparemment on ne la leur fait pas. Ils se savent indispensables et sans eux, l’avenir de la boîte tiendrait de l’improbable.

 Mais attention, faut pas pousser le bouchon trop loin.

 Dans ce job, faut mettre ou se faire mettre ( pareil pour mon nouveau job). Et eux ont choisi le côté du manche ( apprécions la teneur poétique de l’image).

 Leur supérieur n’a pas accepté leur dernière demande d’augmentation, ils ont dû renoncer à certains congés et à leur secrétaire particulière, reporter leurs vacances à la neige fin mai, oublier toute velléité de promotion interne, doubler leur rythme de travail.

 Mais que tout le monde fasse gaffe, le cheval peut ruer et tant pis pour celui qui  est derrière.

 Ils tiennent l’entreprise entre leurs doigts et le patron par les couilles. Aussi magnanimes soient-ils, si on les cherche trop, ils peuvent tout faire sauter.

  Je serais actionnaire, je ne dormirais plus.

 Ils sont effrayants de conscience et de détermination.

 Ils sont les maîtres du débat.

Mettre ou se faire mettre.

Apparemment, ils adorent la vaseline .

En écoutant ces deux idiots, je ne peux m’empêcher de penser à mon père.

« Je  me suis fait tout seul, moi ! » C’est son credo, il est l’exemple, le parangon de la réussite sociale à la force du poignet.

Il n’est pas un seul objet l’entourant qui ne soit marqué de sa sueur, de sa volonté, de sa rage de réussir.

« La vie c’est mettre ou se faire mettre »

Dans ces moments-là, il devient son propre biographe et organise son amnésie.

Il est vrai qu’il a travaillé comme un malade durant cinq ans comme tant d’autres et il aurait pu continuer comme ça toute sa vie s’il n’avait pas rencontré ma mère et trouver les clés de l’usine dans la corbeille nuptiale.

Etonnamment, tout se fit sans heurt malgré la différence de statut social. Mon grand-père pressentait le génie de mon père et n’eut aucun mal à donner la main de sa fille à un ouvrier.

Mais tout ceci ne figure pas dans les mémoires de Monsieur Mon Père. 

Et depuis, il pérore, il lancine et surtout il exploite avec le meilleur des alibis : 

« Je fus un des vôtres et je sais ce que c’est le travail. »

Mais en fait il ne sait rien. Il passe à côté de tout la tête haute, la cervelle vide puisqu’il a tout vécu.

Je me rappelle ce magazine professionnel dans lequel figurait une interview du plus grand rival de mon  père en ce qui concerne ce fameux brevet d’emboutissage qui fit notre fortune.

A la question : « Qu’avait-il de plus que vous ? » en parlant de mon père. L’inventeur malchanceux répond amer: «  Six millions ! »

Terrible brèche dans le credo de mon père.

Mon père est un con, un vrai, un qui s’est fait tout seul à force d’ignorance et de cécité de l’âme. Il sera même passé à côté de sa femme et de sa fille et pourtant nous l’aimions, c’était notre seul homme, notre dieu vivant.   

De retour à la maison.

Message sur mon répondeur.

-Sandrine, c’est Serge. Je te propose un pseudo-casting mais en fait un vrai tournage dans le prochain film de Le Cuistot. C’est vraiment un ancien cuistot d’où le pseudo. Tu verras, il est très bien. Sa phrase favorite c’est : « La cuisine, c’est comme un cunnilingus, beaucoup de travail, beaucoup de temps mais à la fin, quel plaisir de voir un sourire. » C ‘est un vrai personnage. Tout se passera très bien. Merci de me faire confiance…Ah, j’oubliais.. Voici les coordonnées……Tu peux faire le casting sans contrat. Par contre, si tu veux continuer l’aventure, signe impérativement. Vois ça avec  Jean-Louis. A plus.. Grosses bises.

Mercredi 3 juillet

Je n’ai que très peu de compétences au niveau juridique mais ce contrat me semble équilibré, du moins, pour ce que j’en comprends.

Aussi, je ne tarde pas à prendre rendez-vous avec Jean-Louis.

Sa voix rit au téléphone. Apparemment, ma prochaine signature le met en joie ou du moins c’est ce qu’il joue de manière remarquable.

-Retrouvons-nous à l’Apprenti. C’est  tout près du bureau. Cela sera moins formel.

J’accepte le lieu après en avoir pris l’adresse.

Tout est fait pour singulariser le nouveau venu. Au niveau des relations humaines, ils pourraient faire école. 

J’arrive pile à l’heure mais il est déjà là assis à l’intérieur alors que la terrasse est quasi-vide et que le soleil donne bien.

Mais la douce morsure de la climatisation, en entrant, me fait comprendre que l’option intérieure est loin d’être ridicule. L’intérieur penche pour le cossu sans trop d’ostentation. Les chaises hautes du bar exceptées, vous n’y trouvez que des canapés d’un bordeaux profond lovés autour de tables basses à plateau de verre.   

-Dites-moi, honnêtement, vous vous attendiez à un bar gay ? Vous pouvez être franche. J’ai pensé la même chose quand Serge me fit signer mon contrat. D’ailleurs tous les contrats de la maison sont signés ici. Une sorte de tradition. Peut-être auriez-vous préféré la terrasse ? Mais j’avoue que la chaleur m’enlève tout désir de travail ultérieur et malheureusement cet après-midi….Alors ce contrat ?

Je le mets sur la table.

-Il me convient. Je le signe.

-Très bien. Nous sommes très fiers de vous compter désormais parmi nous.

Je manque d’éclater de rire. Cette phrase de bienvenue hyper-convenue m’apparaît en complet décalage avec les activités de la maison. Mais je me contiens et je signe. Jean-Louis en fait de même associant son élégant paraphe à ma signature.

-Vous prenez quelque chose ?

-Je ne voudrais pas prendre sur votre temps.

-Au contraire, prenez. Je finirai plus tard, personne ne m’attend à la maison et je n’ai pas laissé de lait sur le feu. Que prenez-vous ? Seriez-vous partante pour le Spécial de la Maison ?

-N’est-il pas un peu tôt ?

-Le dosage n’est pas trop fort, faites-moi confiance ! Jérôme, deux Spécial, s’il te plait. 

-Je n’ai pas toujours travaillé dans le cul, vous vous doutez bien. J’ai été longtemps directeur-général chez Garafel.

-Garafel ? Les processeurs.

Les cocktails arrivent rapidement, il faut dire qu’à cette heure, le shaker prend sa pause et le barman désœuvré lorgne les clips sur la câble.

-Entre autres activités. Le processeurs, l’armement, le satellite, le secteur bancaire mais aussi la culture, le son, la vidéo et même l’agro-alimentaire. Je sévissais du côté des banques avec d’excellents résultats. Et puis un jour, les actionnaires ont pensé qu’il fallait gagner 3 % de plus. Que leurs profits annuels déjà confortables devaient augmenter de trois points et que nous devions tout mettre en œuvre pour atteindre le nouvel objectif et qu’il en allait même de la survie du groupe, de sa crédibilité. Il ne s’agissait plus de développer des produits pour prendre de l’avance sur la concurrence, d’anticiper tel ou tel événement géo-politique, d’occuper de nouveaux secteurs dans de nouvelles activités, il s’agissait de d’obtenir 3 points en plus. 3 putains de points. Une lubie.

-Il n’y pas trente-six mille solutions : licenciements, délocalisations.

Avais-je oublié mon manque d’entraînement à l’alcool en général et aux mélanges en particulier ?

La clim n’arrive plus à endiguer l’été qui naît en moi. Cette  vive chaleur doit certainement empourprer ma joue.

-En effet, nous avons licencié, nous avons délocalisé. J’ai moi-même participé à ce démantèlement aussi absurde qu’immotivé. Je suis moi-même parti pour l’Espagne, mon épouse ne voulait pas me suivre, mon fils ne m’appelait plus que « pauvre con ». Je passais des semaines entières à Madrid ou Irun à mentir que nous étions l’avenir de la région, que nous étions dignes de confiance et que l’indigence des salaires devait s’inscrire dans une perspective de pérennité. Le long terme comme anesthésique. Et puis on m’a appelé, j’ai vu ce qui restait de ma femme ( j’ai reconnu les jambes-elle les avait magnifiques-). Profitant de l’absence du fils, elle avait fait sauter toute la maison et elle avec. Un mélange de gaz et de courant électrique. J’ai menti l’accident. Mais mes mensonges passaient moins bien. Les experts m’envoyèrent au visage les antidépresseurs prescrits depuis cinq ans, la tentative de suicide six ans auparavant et les aveux d’un fils qui ne cessait de dire que cela devait finir comme ça et qu’il aurait pu faire quelque chose mais qu’il n’en avait pas eu le courage. Ma femme mise en terre, je suis retourné à Madrid. Malgré plusieurs tentatives, mon fils ne voulut pas me rencontrer, il n’assista même pas à la cérémonie. Pour le reste de la famille, la cause était entendue : j’étais un assassin, un assassin aveugle mais un assassin efficace. Je fus rappelé à Paris et l’on m’expliqua que pour les prochains exercices, les 3% de référence ne pourraient être atteints qu’ en délocalisant de nouveau vers l’Amérique du Sud, le Mexique avait été retenu. Je m’apprêtais à accepter ce nouveau challenge ( les mots du président) et puis je me suis vu le prendre à la base du cou  et le précipiter à trois reprises contre son sous-main en disant- c’est du moins ce que l’on me rappela lors de la commission d’expertise mentale- : « Tiens, les voilà tes 3%, connard .» Mon fils aurait été fier de moi. Mais inutile de vous dire que pour la banque, c’était fini. Mais étonnamment, j’en fus exclu dans le plus grand confort car par le jeu des alliances internes et des guerres fratricides, la victime de mon accès anti-mondialiste était depuis quelques temps vouée aux gémonies par une faction adverse. Mais ne vous faites point d’illusion, la faction des 3% succomba aux assauts de la coalition des 5 points. L’augmentation du rythme de croissance était perçue comme trop lente, il fallait passer à la vitesse supérieure.

-Et vous dans tout ça ?

-Je m’en suis étonnamment bien sorti. Une pseudo-commission statua sur une sévère dépression, je fus mis en longue maladie puis licencié avec de confortables dividendes.

-Et Serge ?

-Je l’ai rencontré peu de temps après. En fait, c’est lui qui m’a contacté. Il fut mis au courant de mes errances par un commissaire de police de sa connaissance. Dans un premier temps, la police était intervenue lors de l’incident. Pour être franc, je répète le récit qu’on me fit, j’avais pour ma part tout oublié. Par la suite, des arrangements firent disparaître toute main courante préjudiciable à mon dossier mais surtout à l’image de l’entreprise. J’acceptai tout de suite. Nous étions une chance l’un pour l’autre. La compétence d’un énarque, la liberté de concevoir toute l’ossature d’une entreprise aux bénéfices conséquents mais qui voulait garder une dimension artisanale. Vous devez me trouver sans pudeur de vous raconter ma vie. Je voulais juste mettre l’accent sur l’importance  de l’humain dans notre entreprise. Nous vous demandons beaucoup et chaque jour, nous nous devons de vous remercier. Le paradoxe dans tout ce que je viens de dire c’est que toutes ces phrases, toutes les formules que je viens d’utiliser, je les ai apprises une à une, j’en ai même inventé, au cours de ma formation. Il s’agissait de créer le plus bel emballage pour le plus vieux métier du monde l’exploitation de l’homme par l’homme. Et aujourd’hui, j’utilise les mêmes mots, les mêmes formules sauf que maintenant, ils recouvrent un sens. Je vous connais à peine et je déshabille ma vie devant vous parce que vous aussi, vous me donnerez tout et plus encore.

Je m’enhardis.

-Et votre fils ?

-Il va bien.

-Vous le revoyez ?

-Non…Mais vous savez, un père ne demande que deux choses à son enfant : qu’il reste vivant et qu’il vous laisse partir en premier. Voici les seuls devoirs d’un enfant. Tout le reste…

Il s’arrête visiblement ému.

-Avez-vous d’autres questions, des éclaircissements, peut-être ?

Ou ces hommes sont les plus grands escrocs que j’ai pu rencontrer dans ma courte vie ou je ne veux qu’ eux comme frères.

-Non. Merci pour le cocktail.

-Alors, je vous quitte.

Il se lève mais il ne marche pas, il flotte au-dessus du sol, imprimant le plus beau des mouvements à son costume de lin. L’onirisme de cette vision me confirme le degré d’alcool visitant mon sang et je laisse passer un peu de temps avant de prendre le risque de me lever. 

Vendredi 5 juillet

Tout ceci s’est passé ce matin et pourtant je n’en ai plus que quelques bribes de souvenir.

C’est Le Cuistot qui m’accueille et me présente à une équipe réduite.

Je découvre donc Le Cuistot.

Cet homme n’est que cheveu et poil, une amure contre le monde extérieur.

Une sorte de colosse déjà imbibé d’alcool à moins de 11 heures, ça promet.

Etonnamment, relativement froid mais affable, il contrôle son éthylisme avec une grande élégance : c’est un véritable alcoolique.

Je pense que cet homme est toujours saoul et que cette addiction toute légale est devenue son état normal.

Deux, trois machinos, deux comédiens.

Apparemment, il y a du retard, tout le monde s’active sur des câbles.

Où est Serge ?

Comme un sentiment de panique, une bouffée d’angoisse, peut-on parler de trac.

Serge arrive en retard, un contrat à revoir.

L’appartement me paraît immense, Serge m’indique une chambre destinée à servir de loge.

Une jeune fille de type lolita m’y attend négligemment posée en déshabillé sur un canapé qui barre la pièce, elle téléphone, me fait signe de la main et m’indique un portant où se trouve différents vêtements et accessoires.

Elle me fait penser aux « enfants de l’été dernier ». Une magnifique expression qu’avait trouvée Julien pour décrire ces enfants, toujours des filles, qui disparaissent dans le cocon de l’été et que nous retrouvons en fin des saison métamorphosés en jeunes femmes laissant les attributs de l’enfance pour des mascaras et des poses lascives, dégustant avec une perverse innocence les prémices de la féminité. 

-Je te présente Sandrine. Elle vient pour l’audition. Tu peux l’aider à se préparer. J’ai des détails à régler avec Le Cuistot.

Serge ressort.

-Ecoute-moi, tu t’arranges comme tu veux mais pour moi, il n’est pas question que je t’envoie le petit pour passer le week-end avec une femme à moitié folle. Sébastien était hyper-énervé quand il est rentré la dernière fois.(un temps) Je ne veux pas le savoir…( s’adressant à moi) Déshabille-toi, désolé, j’en ai encore pour quelques instants. Bon alors, écoute-moi, ce n’est plus à moi de te materner. Il y a eu un jugement et il est très clair : tu déconnes, je garde le môme. (un temps) Je n’ai pas dit que j’allais le faire mais ne m’y pousse pas. La balle est dans ton camp…. Rappelle-moi en début de semaine pour savoir comment s’organiser. Allez, ciao. Ici, il n’y a pas de chaperon, personne ne reste assez longtemps dans les parties pour indiquer aux autres. Juste un truc même si je sais qu’on ne le propose pas pour une audition.. Ne te laisse pas chauffer.

-Chauffer ?

-Y’ a toujours un gars sur le plateau pour tenir les filles en forme, si tu vois ce que je veux dire. Un copain du producteur, du machino. Un maladroit qui n’a qu’une seule qualité : la capacité de rester raide 6 heures durant. Décline l’offre, un bon gel suffit.

-Tu as une marque préférée ?

Regard-mitraillette.

-Je blaguais. Excuse-moi, je suis nerveuse.

-J’ai bien compris mais je t’assure que c’est pas le jour.

 Je n’oserai pas lui demander pourquoi de tels étalons ne se retrouvaient pas naturellement devant la caméra. Je suppose qu’ils doivent être particulièrement laids.

Je montre un déshabillé d’un rouge parodique sur une des chaises longeant le miroir de théâtre récemment posé sur des tréteaux indécis sur l’équilibre à tenir.

Elle hoche la tête.

-Et les mules aussi.

Sa main se tend vers un portant posé à la gauche du miroir sur lequel s’entassent vêtements et accessoires. Au sol, des chaussures talons-aiguilles, au moins dix paires et des mules, des rouges et des blanches.

-Lesquelles ?

-Choisis.

-Aline ne tardera plus…Je m’appelle Laurie et c’est toi Sandrine?

-C’est ça ! Qui est Aline ? Elle joue aussi ?

-De temps en temps mais aujourd’hui, c’est notre maquilleuse.

Le mobile de Laurie sonne à nouveau, elle décroche.

-(après un temps) Qu’est-ce qu’il y a encore ? Il n’en est pas question. Ecoute-moi bien une dernière fois. J’ai déjà un enfant à élever toute seule, je ne me sens plus obligée d’assumer les décisions d’un deuxième. ( un temps) Tu me l’as déjà dit. Mais au moins, j’ai des revenus fixes. Rappelle-moi ton dernier job honnête….Ouais, c’est ça…Ca, c’était un métier. Alors abrège…Au revoir. ( elle raccroche)

Durant l’échange, je me déshabille. Je me retrouve complètement nue quand elle raccroche.

-Ouah, ce corps.. Serge ne dégotte jamais les plus moches.

Mon corps lui plaît. Et pour moi, c’est une grande première. Loin d’être pudibonde, ma famille ne m’a pas éduqué dans l’esthétique du physique.

Un homme ou une femme c’est avant tout un esprit, l’enveloppe n’est que superficielle.

Et même mon père qui possède une sensibilité des plus rustiques ne s’exprime jamais sur la prétendue beauté ou l’apparente laideur d’un individu.

Aussi je ne me regarde jamais. Je ne me suis pas vue grandir, je n’ai pas vu mon corps se transformer. Je me rends compte aujourd’hui, sous cette rampe de spots à la lumière crue, qu’il y avait peu de miroirs à la maison. A l’instar de mon appartement qui n’en possède aucun excepté  celui de la salle de bains.

Et Laurie me dit que je suis belle.

Alors, je me tiens debout devant la glace.

-On dirait que tu regardes quelqu’un d’autre. Tu ne t’es jamais vue ?

-Jamais regardée. Ca c’est sûr.

Je suis relativement grande, les cheveux châtain, les yeux noirs, je n’ai pas encore de ventre et mes fesses restent fermes…Comme mes seins…Ils ne sont pas énormes mais présentent l’avantage de demeurer stables. Mon visage m’apparaît quelconque, d’une grande banalité, les beaux comme les laids sont rares, la majorité est anonyme, sans signe distinctif.

Je suppose que la jeune femme qui vient d’entrer est Aline.

Elle est grande, bien plus grande que moi.

Elle passerait facilement pour une indienne, les pommettes très hautes.

Elle me rappelle les Commanches que l’on pouvait découvrir des les westerns des années 70 à l’époque où les Américains osaient enfin filmer le désir de l’autre.

Le jais pourrait se fondre en ses cheveux, les corbeaux s’y perdre, une vraie brune, la sève du feu comme disait l’auteur. 

-Je crois que ça ne va pas être possible. (elle ne se présente pas et s’adresse à moi) Evidemment tu n’as pas été prévenue. Tu aurais pu lui dire.

-C’est en te voyant que j’y ai pensé. J’ai la tête ailleurs. Kevin a appelé toute la matinée.

-Encore…Mais quitte-le.

-C’’est déjà fait !

-Quitte-le pour de bon.

-Ca fait trois fois qu’on se sépare.

-Alors tue-le, mets un contrat sur lui, une fatwa…Mais fais quelque chose. Non mais t’as vu ta tête et on tourne dans ¾ d’heure.

-Je compte sur toi. Tu es magicienne.

-Désolée de vous interrompre mais qu’est-ce qui ne va pas être possible ?

-La forêt Vierge. ( son doigt montre mon pubis.)Va falloir sérieusement élaguer. L’Amazonie c’est pour le documentaire. Dans le X, le client veut voir dans quoi il met son œil. Tu ne te rases jamais ?

-Pour quoi faire ?

-Y a des tas de raisons. L’été, la plage, les garçons.

-Non.. Si, une fois…Mais en fait, je n’en vois pas l’intérêt. Et puis ça repousse encore plus dru.

-Vu comme ça.. Mais l’idée c’est d’être toujours rasée.. Installe-toi… Je vais te faire un sourire de jeune fille.

J’écris tous ces dialogues pour me convaincre de leur réalité.

Une façon de se pincer, de se dire qu’on ne rêve pas, que ce monde existe.

La pudeur n’y a plus cours puisque tout y est offert.

Je me retrouve avec une jeune femme entre mes cuisses en train de me faire un maillot des plus exigeants tout en écoutant les conseils prodigués à une femme ne sachant pas « driver » son homme.

Certains auteurs auraient fait de cette scène le prémisse d’une folle chevauchée saphique où l’on « s’arrange » en diverses poses, où les langues se délient en divers murmures et gourmandises. Et tout ceci, bien évidemment, n’aurait été que le prélude d’une orgie de plus grande envergure puisque nos trois pécheresses, surprises par un mâle au membre de dimension équine, se verraient savamment pédiquer par ce centaure voulant corriger cette assemblée contre-nature.  

Rien de tout ceci.

Je sens la mousse froide étalée à l’intérieur de mes cuisses puis le doux feu d’une lame experte maniée par une Aline qui pense-que-de-toute-façon-tant-que-tu-lui-donneras-du-fric-1-il-ne-grandira-pas-2-il-ne-fera-aucun-effort-pour-s’en-sortir-tout-seul-3-et-deux-fois-par-mois-je–continuerai-à-voir-une-fille-complètement-à-la-ramasse-qui-mériterait-de-vivre-autre-chose.

Laurie voudrait rester silencieuse mais elle-fait-tout-ça-pour-le-môme-elle-ne-voudrait-pas-qu’il-ait-l’image-d’un-père-complètement-largué-à-la-remorque-de-tous-elle-sait-qu’il-ne-faut-pas-même-que-parfois-elle-se-demande-si-elle-ne-devrait-pas-bosser-un-peu-plus-en-Belgique-comme-on-lui-propose-histoire-de-mettre-un-peu-de-distance-mais-en-fait-elle-l’aime-encore-qu’elle-le-veuille-ou-non-elle-ne-l’a-pas-encore-quitté-elle-sait-que-ça-fait-Damia-et-romance-à-deux-sous-mais-elle-n’y-peut-rien.

-Pourquoi ne pas aller voir l’autre ?

-L’autre qui ?

-L’autre femme. Juste pour voir la réalité de ce que ton ex raconte.

Un temps.

Je suis surprise par ma prise de parole et encore plus surprise par la sérénité qui m’emplit quand je continue.

-C’est tout simple. Soit elle est vraiment folle et dans ce cas-là, personne ne l’oblige à vivre avec. Mais toi, tu as à protéger ton enfant. Soit, il ment, déforme la réalité pour des raisons qui lui sont propres et dans  ce cas, c’est à lui d’assumer sa difficulté de construire autre chose. Mais toi, tu dois toujours protéger ton enfant. Dans les deux cas, tu n’y es pour rien, tu n’es pas responsable mais tu te seras donner les moyens de faire ton deuil de cette histoire.

-L’idée est excellente. Et puis qui sait peut-être que la nouvelle éprouve les mêmes difficultés que toi à vivre avec lui.

-Aline, la solidarité féminine n’est qu’un mythe. Personne n’aime avouer un échec surtout pas à l’ancienne femme de son nouvel amant. Mais je retiens ton idée, Sandrine, j’appellerai.

-Appelle maintenant. Pendant que tu es encore convaincue. Dans cinq minutes, tu trouveras dix mille raisons de vouloir à nouveau protéger Kevin. 

Je me rappelle de cette UV d’analyse du comportement.

Dubois nous fait visionner la Belle Equipe. Un classique  de Duvivier.

C’est son truc le cinéma.

Nous voyons les deux fins résultant des contraintes de l’Occupation.

Mais il nous demande de ne pas perdre de vue les actions de trois personnages : Gabin,

Vanel, Leclerc.

La femme en dernier, c’est volontaire. Rien n’est fortuit chez Dubois.

L’histoire est simple. Une magnifique amitié, notamment entre Vanel et Gabin, se concrétise par la construction d’une guinguette. Ca sent le Front Populaire, voire le communisme à plein nez. Gonflé pour l’époque.

Mais la femme arrive et rien ne va plus. De nouveau, Eve sème la discorde et le chaos. Gabin

et Vanel deviennent des ennemis.

La faute à qui ?

A cette salope.

C’est d’ailleurs le credo de 80% des films de l’époque. La femme est un merveilleux serpent contre lequel il est doux de se lover mais dont il faut  toujours en craindre le venin.

L’histoire induit la culpabilité de cette femme dans l’échec de cette petite république, l’amitié entre Gabin et Vanel se voit détruite par ses perfides menées. Le scénario ne nous donne que la réflexion des personnages masculins ; celle de Leclerc est tronquée toujours représentée par la parole d’ un tiers.

Et si nous allions lui demander à cette femme ce qui ne va pas, ce qui l’irrite. Rendons-lui visite mais pas comme Gabin dont le désir pour elle est pudiquement contenue mais pour obtenir sa voix, ses pensées, son avis. 

A vous, nous dit Dubois. Que vous dit cette femme ? Que pense-t-elle de cette communauté idéale et de la place qui lui revient. Que pense-t-elle de Vanel ?

Les mots fusent.

Il est faible, il est mou ( quelqu’un rit dans l’amphi : « il bande mou »), il est triste, il ne rit jamais, il est trop collant, trop amoureux et dans le même temps, ils n’ont jamais de véritable intimité, les potes sont toujours là, c’est tout juste s’ils ne dorment pas ensemble ; en fait elle ne l’aime plus mais elle est trop faible pour lui dire alors elle le supporte. Elle est amoureuse de Gabin.

Puis vient le sermon de Dubois.

Notre vision de cette femme change parce que nous sommes allés la voir. Que vous soyez appelé à travailler en institution ou en entreprise, méfiez-vous de la parole unique, de l’unanimité, allez voir l’autre, rendez-lui visite.  

Un voix éructe dans l’amphi. 

La même chose pour les fascistes ?

Idem. Si nous avions traité la souffrance qui se cache derrière la haine, nous n’en serions pas à répéter comme une formule magique : « plus jamais ça. » sans rien empêcher mais en renouvelant les horreurs passées en les déplaçant sur le globe. Dans la souffrance réside la sève de la haine, certains ne le savent que trop bien. Mais l’instrumentalisation ne figure qu’au programme du second semestre. Mesdemoiselles, Messieurs, vous êtes libres.

Tout me revient.

Aline a fini.

-Merci.

-De rien. Mais la prochaine fois, penses-y.     

Retranscrire ce dialogue complet dans ce journal constitue la seule façon d’intégrer cette nouvelle réalité, cette étrange dimension.

Quoi de plus étonnant que la force de la normalité, l’immanence de la banalité !

Aline me rasant le sexe tout en sermonnant Laurie sur ses faiblesses matrimoniales.

Le corps devient un outil ou plutôt l’objet d’un langage.

Inversion des valeurs ou rétablissement d’une évidence : le corps à hauteur d’esprit.

Rapporter le reste de la mâtinée ne me semble pas nécessaire même si, contre toute attente, j’y ai pris un grand plaisir.

Ah si ! Une anecdote et je finirai !

J’arrive sur le plateau et Le Cuistot m’explique que je dois me détendre, que tout se passera bien, que Gilles et Luc sont des anges, que l’on arrêtera dès que je le dirai.

Je suis au milieu de mes deux partenaires, debout, presque nue et j’écoute maintenant les indications du metteur en scène. Le langage se veut technique et précis : j’aborde de nouvelles contrées du verbe.

Et soudain, le machino- il s’appelle Jules- s’écrie : « Regardez les gars, elle pleut .»

Le temps s’arrête, elle c’est moi, je crois défaillir, je sens le feu de mes joues et puis autre chose aussi…La chaleur mouvante d’un liquide qui coule entre mes jambes.

Mes règles ! C’est impossible, elle auraient deux semaines d’avance. Je suis prête à disparaître de la surface de la terre. Je force mon regard. La substance se révèle blanche et épaisse. Une vieille connaissance. Dois-je en être soulagée ?

-Jules se découvre une vocation de poète avec l’âge. Veux-tu prendre une douche avant de commencer ? Mais je t’avoue que cette pluie- et ce mot est magnifique, Jules- mériterait d’être filmée. Comme tu le sens.

Je le sens, nous filmerons ainsi.

Un autre monde. D’autres gens. J’y suis bien.

-Ne me dis surtout pas que c’est la première fois.

Je sors de la douche et reviens à la loge.

Aline et Laurie ont assisté au tournage.

-Comment ?

-La pluie….

-A une époque, ça m’a vraiment inquiété. J’étais toute jeune. Ma mère m’a emmenée chez une gynéco qui me rassura en me disant que toutes le femmes émettent de la cyprine mais que la fréquence et l’abondance de celle-ci varient selon l’individu.

Laurie ne peut s’empêcher d’intervenir.

-J’espère qu’elle t’a quand même précisé que l’abondance de ton flux était relativement exceptionnelle. Mais je suppose qu’elle voulait préserver la sensibilité d’une jeune fille  à l’aube de sa vie amoureuse. Et là, je dis bravo. Un médecin agissant avec tact et discernement, il faut le garder le plus longtemps possible.

-Je la vois encore.

Je me rhabille et la banalité du geste  me confirme la réalité du moment.

Les deux filles doivent se rendre compte de mon trouble, aussi elles font silence pour me permettre de refaire surface.

Je suis de nouveau assise devant le miroir en train de me recoiffer mais j’avoue, je flotte.

Aline reprend.

-Je ne voudrais surtout pas charger la mule mais il faut que tu saches que pour notre secteur d’activité, tu possèdes un don et paradoxalement ce don peut se révéler être un handicap.

-Je ne saisis pas.

-Aline veut dire par là qu’une femme « éjaculant » quatre fois plus qu’un homme et ce à chaque rapport peut devenir l’objet d’un véritable culte tout comme elle peut provoquer le dégoût ou plus exactement la peur. Parce que notre client a peur et n’aime pas la nouveauté.

-Tout dépend de la production et surtout du producteur et là-dessus, j’ ai une grande confiance en Serge. S’il t’a engagée….

Serge sait ? Serge est au courant ?

 Il ne m’aurait engagé que pour cette raison, cette particularité..

Je suis à la porte, sur le départ.

A la prochaine.

-Ciao.

-Sandrine, ça va ?

 -Ca va, un coup de fatigue, c’est tout !