UN NEGRE DANS MA NUIT

                                  DOMINIQUE BRANIER

                                                                 A mon père

                                                                      A mon fils

   L’action se situe à la Guadeloupe en 1802 . Dans la nuit du 27 au 28 mai pour être précis . la France décide de rétablir l’esclavage après l’avoir aboli en 1794 . Certains militaires  de l’armée coloniale s’insurgent en se mutinant comme ce brusque retour en arrière contraire à la lettre et à l’esprit de la déclaration des droits de l’Homme . Cette révolte sera réprimée dans le sang sous les ordres du général Richepance . L’un des officiers les plus engagés dans cette lutte désespérée fut le colonel Louis Delgrès . Cette pièce raconte la rencontre nocturne et improbable de ces deux hommes .

Personnages :

 Colonel Louis Delgrès : colonel de l’armée coloniale, fer de lance de la révolte de 1802 .

 Général Richepance : général de l’armée napoléonienne, héros de nombreuses batailles, figure de légende, chargé de réprimer la révolte .    

LE DECOR

 La tente de Richepance occupe les deux tiers du plateau en partant de l’avant-scène ou du proscenium.

Sur le reste de la scène, nous verrons tout simplement une partie du mont Matouba . Sa présence est  indispensable : il est le troisième personnage du spectacle. Il commence au fond de la tente et s’étend au lointain rejoignant le grill . J’insiste : le mont est le prolongement naturel de la tente du Généralissime ou le contraire.

 En tout cas, Delgrès, le visiteur, devra avoir toute latitude pour se mouvoir, « voyager ».

 L’officier « rebelle » apparaît en haut du mont . L’uniforme est poussiéreux, abîmé par endroit mais en aucun cas mal ajusté: l’habit est fatigué mais la mise impeccable. Il entame sa descente vers la tente du général

VOIX OFF : L’assaut est pour demain ! Nous allons déloger les macaques de leur perchoir et leur montrer de la manière la plus définitive possible que leur vue n’était pas si imprenable. Mais pour l’heure, le Général repose et ne veut être dérangé de toute la nuit.

.DELGRES : C’est dans les beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des Lumières et de la philosophie, qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée d’élever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître, lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs . Victimes de quelques individus altérés de sang qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens toujours fidèles à la patrie se voit enveloppée par une proscription méditée par l’auteur de tous ses maux .( un temps) Aussi j’irai le voir, j’irai lui parler, lui dire ce que l’on lui a certainement tu . Le bon droit de ces soldats que l’on traque comme de vulgaires mutins alors qu’ils ne réclament que leur dû . Je lui dirai ma foi en l’idéal de cette patrie si lointaine, ma foi en la lumière de ces guerriers philosophiques que l’on trahit chaque jour un peu plus . Sa réputation a devancé le Général, il est sorti du rang comme nous tous . Il comprendra, il ne pourra que comprendre, notre cause est si juste, si évidente . En cette nuit réside notre délivrance ou notre mort . ( il se trouve maintenant dans la tente du général . Il s’en approche et, sans le toucher, essaie de le réveiller) Général….Général….Comment pouvez-vous dormir d’un si lourd sommeil que je suppose habité de justice et d’équité ? Votre devoir accompli, votre âme ne vous importune-t-elle pas ? Avez-vous déjà oublié ? Les cadavres de Baimbridge… La caboche d’Ignace trouée de poudre exposée en pleine ville comme au temps des maîtres.. Avez-vous déjà oublié les survivants de cette boucherie que vous vous êtes empressé de fusiller face à la mer, touché sans doute par un morbide romantisme. Dites-moi, général, comment faites-vous pour trouver le sommeil la bouche pleine de sang, la tête pleine de machabées . Etes-vous si sûr de votre bon droit que décimer votre propre armée, suicider vos propres troupes vous paraît sans importance .  

RICHEPANCE (dans un demi-sommeil) :  Je voudrais quelques heures de repos.   Toutes ces campagnes, toute cette poussière, toutes ces nuits ajourées de mitraille . Je voudrais être fatigué. Donnez-moi  quelques heures et je mènerai l’assaut .

DELGRES : Vous dormirez quand je serai mort… Puis vous mourrez à votre tour .

RICHEPANCE (toujours somnolent ) : Je croirais entendre un de ces nègres  rebelles.. Reprenez votre quart, soldat.

DELGRES : Je ne suis plus soldat depuis longtemps mais officier . Colonel Louis Delgrès .

RICHEPANCE (il  n’a toujours pas ouvert les yeux ) : Quel est ce maudit sommeil qui n’a de cesse de vous inviter à revivre la matière de vos journées ?

DELGRES : Il ne s’agit plus vraiment d’un rêve quoique…en fait, je ne sais pas .

RICHEPANCE : Ma tête explose ; autant quitter le sommeil . (il se relève, ouvre les yeux, prend conscience  de la présence de Delgrès, se laisse tomber du lit, roule jusqu’au valet de nuit, se relève, tire le sabre de son fourreau, il est en garde prêt à combattre . Il porte sa première attaque, en essayant d’atteindre Delgrès au visage, ce dernier esquive )

DELGRES : Je sais que tout ceci est  à peine croyable . Nous sommes entre deux eaux, entre deux mondes . Ne me demandez  pas comment nous y sommes parvenus, je ne saurai vous répondre… Peu importe …Tirons-en profit . Cette nuit sera terre de parole …Elle est notre chance .

RICHEPANCE : ( il attaque de nouveau et manque de toucher Delgrès à l’épaule, celui-ci, perdant son calme, se met en garde) De quelle chance m’entretenez-vous ? Je ne vous comprends pas. Ces monts seront votre tombe . Qui de nous deux, à l’aube, aura le plus besoin de toutes les puissances de sa fortune ? Qui de nous deux, à l’aube, en sera à implorer les démons pour combler les brèches d’une armée aux rangs désormais faméliques ?

DELGRES :( par réflexe de soldat, il a sorti son sabre pour se défendre, juste pour parer les coups portés par le général ) Que vous le vouliez ou non, cette nuit  n’a que faire du sang  versé, elle ne sera rassasiée que de mots . Alors que votre sabre regagne son fourreau, que votre haine rentre en votre cœur . Pour un glorieux général, héros de l’empire, tout comme pour un officier de l’armée coloniale, tout ceci est si peu tangible, si contraire à notre entendement qu’il nous faut faire appel à toutes les lumières de notre esprit pour comprendre ceci : il nous faut déposer les armes, ce soir .

RICHEPANCE : Vous vous répétez . Je m’en vais percer ce perroquet et mettre à jour l’étrange texture de ce songe .

( Delgrès, de guerre lasse, baisse la garde, le général exécute son projet et transperce le colonel )

DELGRES ( ne paraissant en rien affecté par ce sabre qui se trouve désormais planté dans son ventre et que Richepance a lâché frappé de stupeur )Alors vous êtes convaincu  maintenant !

RICHEPANCE : De quel cauchemar est fait ce rêve ! Ou serait –ce une quelconque sorcellerie, cette sorcellerie de vos îles qui tue chaque jour un peu de mes hommes prenant la forme de fièvres hallucinantes ou de diarrhées mortelles .

DELGRES : L’art du quimboiseur m’est étranger  et ce que nous vivons ce soir lui échappe autant qu’à nous-mêmes . (Delgrès montre le sabre planté dans son ventre)Veuillez m’excuser, Général, serait-il possible….

RICHEPANCE : ( retirant son sabre de mauvaise grâce ) Suis-je donc obligé de jouer ce vaudeville ?

DELGRES : J’en ai bien peur . Mais rassurez-vous : dès demain, à l’aube, nous reviendrons à la tragédie .( A partir de ce moment, le général accepte la règle du jeu, complètement déboussolé au début puis tout comme Delgrès l’aura fait quelques instants auparavant se coulant dans le moule de l’humeur de cette nuit particulière) La nuit était à peine tombée  quand je commençai ma descente .  Je passai à travers mes soldats pour qui j’étais devenu une ombre . Je m’étais assoupi quelques heures auparavant abruti par la violence de vos canons .  J’avais été réveillé par le répit que vous nous imposiez, par cette trêve que tout le monde redoutait,  par les plaintes d’une troupe dont on s’efforçait de panser les plaies . Et maintenant je descendais ce morne comme un pantin guidé par une irrésistible corde, un indéfectible élan .  Et les mots de ma propre proclamation me revenaient, m’habitaient . «  Le général Richepance, dont nous ne connaissons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il  ne s’annonce que comme général d’armée, ne nous a fait connaître son arrivée que par une proclamation, dont les expressions sont si bien mesurées que, alors même qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort sans s’écarter des termes dont il se sert .A ce style, nous  avons reconnu l’influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle . » Voilà pourquoi je devais vous rencontrer, le dessein de cette fantasmagorie était simple, désormais lisible, limpide . Le général Richepance, la légende d’Altenkirchen, celui que Bonaparte avait tiré des rangs pour en faire l’un des piliers de sa propre révolution est-il mû par la haine des nègres rebelles ? A-t-il comme son prédécesseur le projet de détruire la vie, l’espoir, la dignité d’hommes et de femmes qui tout comme lui se sont battus pour l’aboutissement des révolutions .

 

RICHEPANCE : Colonel, vous n’êtes plus soldat, vous êtes devenu un de ces politiques que j’évite de la manière la plus scrupuleuse mais à qui, malheureusement je dois obéir . Les ordres sont souvent mauvais, les décisions parfois hasardeuses, maladroites même mais elles possèdent la vertu  de maintenir la cohésion de l’empire, de le renforcer, de l’agrandir . Je ne suis que général et vis dans l’instant du combat, d’autres que moi  regardent au-delà de la bataille et voient poindre le nouveau jour . Il leur incombe de prévenir le désordre pour nous garder du chaos . Je leur en sais gré puisqu’aujourd’hui, l’empire prospère . Moi, je n’ai qu’à gagner mes batailles  .  ( Durant toutes les prochaines répliques, une tension sourde va couver entre les hommes, l’apparente distance qui va animer le débat, leur détachement ne fera illusion qu’un temps, ils gardent  toujours la main sur leur sabre, préludant une explosion de violence imminente )

DELGRES : De quelle bataille m’entretenez-vous ?  Du flamboiement des combats de Fossano ou du charnier du fort Baimbridge …..Des éclairs crépusculaires de Hohenlinden ou de la curée que vous hommes fêtent déjà, inondant le morne de l’ordure de leurs beuveries .   

RICHEPANCE ( il est comme emporté par la colère ) : Suffit ! Il m’est insupportable d’entendre insulter mes troupes . De quel droit crachez-vous sur ces hommes qui ne verront peut-être pas le prochain crépuscule . Qui êtes-vous donc pour les intituler soudards ivrognes alors que l’alcool qu’ils versent ce soir n’existe que par la peur qu’ils ont de demain . Vous le savez autant que moi, même si vous feignez l’avoir oublié : entrer en bataille est inhumain, tout comme est inhumain l’acte de donner la mort, nous nous substituons à Dieu de la plus horrible façon et dans le même temps nous offrons notre vie au premier fusil, à la première lame . C’est cela une bataille et pas autre chose, l’égalité dans une mort que l’on frôle à chaque pas . Laissez aux historiens les légendes du général Richepance, ce démon surgi des Enfers pour arracher les victoires dans la gueule même de l’ennemi . Si je vais à l’assaut en première ligne, si je nargue la mort à chaque bataille, c’est tout simplement pour montrer à chacun de mes soldats que ce qu’il vivra ce jour-là, je l’aurai vécu et que s’il meurt ce jour-là, j’aurai pu mourir aussi . Tous ces hommes ont quitté le lisier, la misère qui vous mord comme un chien enragé chaque jour que Dieu fait et tout cela pourquoi ? Pour l’assurance d’un peu de pain que vous garantit l’armée . Lanternés par des recruteurs qui vous peignent des victoires faciles et des filles toujours amoureuses, ils laissent derrière eux des femmes et des enfants et font de la mort leur quotidien . Et s’ils tiennent, c’est peut-être qu’ils n’ont plus faim mais c’est aussi parce qu’ils ont  découvert que la troupe avait besoin d’eux à chaque instant, à chaque pas, que chacun de ces camarades avait de l’importance pour chaque membre de la troupe . Ils ont découvert l’humanité alors même qu’ils côtoient l’horreur et la fange . Alors parlez de Bonaparte, de l’Assemblée, de Lacrosse dans les termes que vous voudrez bien choisir ; je sais ce que je leur dois, si vous, vous l’avez oublié . Mais je ne veux  vous entendre parler de ces hommes qui cherchent le sommeil dans cette nuit tiède à en vomir, de ces soldats qui crèveront demain parce que d’autres pensent utile de saborder la république, je ne veux vous en entendre parler qu’avec respect et déférence .

DELGRES : Je ne toucherai à aucun de vos mots, je les prendrai en bloc à mon compte et vous peindrai  ceux d’en haut, ceux qui attendent près du sommet de la Soufrière le point du jour en sachant que pour eux commencera la grande nuit . Je prendrai vos propres mots pour vous dire le drame de ces hommes qui, après avoir lutté tout comme vous à édifier un monde libre, exempt d’injustice,  s’apprêtent à choisir entre redécouvrir le goût amer de la chaîne, la danse macabre du fouet ou mourir debout en homme éternellement libre . Et le plus atroce ou le plus absurde est que ce sont les mêmes hommes qui, quelques années auparavant, la main sur le cœur, brandissant la Déclaration, nous exhortaient à nous défaire de notre ignoble servitude, oui, ce sont les mêmes hommes qui, aujourd’hui n’hésitent pas à replonger dans les immondes ténèbres de l’esclavage tous ceux  qui croyaient en eux, tous ceux qui avaient pris fait et cause pour cette damnée République . République, quelle république ? Ne faudrait-il pas trouver un autre nom à cette femme grasse et à l’appétit insatiable qui plonge de nouveau ses propres enfants dans les chaînes si peu de temps après les leur avoir ôtées ? Ne faudrait-il pas trouver un autre nom à cette catin vénéneuse au sein de laquelle l’on peut s’abreuver aussi bien de liberté, d’espoir que de poison .  La lassitude et la colère m’égarent, aussi je reviendrai à vos mots, pour vous demander le même respect et la même déférence envers mes hommes qui sont aussi les vôtres . Ne voyez-vous pas que cette lutte est fratricide et qu’elle relève plus de la guerre civile que d’un véritable conflit armé ?

RICHEPANCE : Cette déférence dont vous m’entretenez, ce respect que vous exigez vous seraient acquis de manière toute naturelle si, là-haut, reposaient autre chose que des ladres, des pirates et des assassins . L’état moral de vos troupes me relève de ce devoir si évident entre soldats loyaux même ennemis . Pour ma part, il est clair que la Révolution s’est fourvoyée en élevant au rang d’hommes des êtres dont la nature ne peut qu’engendrer veulerie, violence et barbarie . Les nègres sont des êtres à jamais mineurs que nous nous devons de préserver de trop de liberté . Après tout, l’ancien système fonctionnait bien . Oh bien sûr, quelques révoltes, quelques mutineries, quelques nègres marrons – comme vous vous plaisez à les appeler – mais comment attribuer honnêtement le désordre, qui parfois survenait dans les ateliers, à l’inhumanité de leur état . Soyons sérieux . La faute en incombe aux Maîtres, ils ont eux-mêmes tué le système : trop d’incompétence, trop de faiblesse . La Révolution balaya les faibles et dans l’émotion du moment commit l’erreur de l’abolition . Les chaînes ne  tombèrent pas par amour de notre prochain mais par pur romantisme révolutionnaire . Celui-ci ne peut durer qu’un temps . Seul, le premier consul aura eu le courage de corriger les erreurs passées . Et si je suis ici, c’est pour mettre de l’ordre dans tout  cela et redonner à chacun la place qu’il mérite . Quelle est la vôtre, Monsieur Louis Delgrès ?

DELGRES : Vous rendez-vous seulement compte de la monstruosité de vos paroles ? J’ai moi-même épousé la carrière militaire au moment où l’on levait des armées pour combattre les Anglais . Quelle ironie de devoir, aujourd’hui, retourner les armes contre les hérauts de l’égalité  entre les hommes . Les Anglais, eux aussi, ont aboli l’esclavage et ne reviendront pas en arrière tandis que vous vous apprêtez à nous replonger dans la geôle infernale . 

RICHEPANCE : Faites confiance aux Anglais et à leur légendaire perversité pour avoir trouvé un autre biais plus subtil et certainement plus rentable . Il est certain que nos espions travaillent à percer leur secret . Dès qu’ils auront trouvé, nous changerons la matière de vos chaînes .

DELGRES : Quelle morgue ! Quel dédain ! Je ne puis que remercier ce rêve car il m’aura éveillé . Comment savoir si tout ce venin dont vous m’abreuvez est le fait d’une grande naïveté ou la conséquence de l’abrutissement d’une vie passée près des canons . Ils font tant de bruit, les canons . Né le cul dans un trou d’obus, votre ouïe aura pu en être affectée et par la même votre entendement amoindri . Et après tout, faut-il vraiment beaucoup d’esprit pour servir cette République traîtresse, l’idiotie n’y est-elle pas recommandée ? La duplicité du contre-amiral était encore le reflet d’une trop grande intelligence pour mener à bien les basses œuvres du gouvernement . Vous êtes l’homme idéal, Monsieur Richepance : trop intelligent pour être naïf mais assez aveugle pour être complètement idiot . Vous qui vous défendez de toucher à la politique avez quitté votre uniforme pour exécuter un vulgaire travail de police . Revêtu d’un tablier de boucher, vous vous y entendez à merveille en matière de massacres inutiles mais spectaculaires . Toutes les personnes qui ont pu admirer votre ouvrage exposé à tous vents, à  travers tous les bourgs que vous traversez, avec l’énergie et  la volonté de l’équarrisseur, toutes ces personnes ont ressenti le même dégoût, la même colère à l’égard du sadique et de son insatiable troupe . Rassurez-vous, Monsieur, votre sale devoir sera bien rempli et la chaux sera la cire qui scellera la légende de cet immonde personnage qui se prévalait des honneurs de la République mais qui en fait ne servait la cause que d’abjects pantins . J’avais encore quelque illusion sur le premier consul . Après tout les bâtisseurs d’Empire sont des hommes à part, vivant dans d’autres réalités, d’autres contingences – nous, nous nous contentons de vivre au jour le jour, nous pouvons à la rigueur prévoir à court terme, parfois- mais ces êtres d’exception se doivent d’agencer la postérité, l’univers de demain devra porter leur marque . Alors évidemment dans ces conditions, les choses du monde si elles ne revêtent pas une importance cruciale tombent dans l’escarcelle de conseillers moins doués ou moins vertueux . Or la Guadeloupe est si petite et nombre de ces habitants ont la peau si sombre que déranger Bonaparte pour quantité si négligeable relèverait du crime de lèse-majesté . C’est ce que je pensais jusqu’à ce soir, vous savez, la fameuse naïveté des Noirs. Mais vos hommes ont remédié à cette tare génétique à coups de canons et de cadavres exposés en plein soleil . Je ne peux plus croire que le maître ignorait la force des crocs de la meute qu’il avait lâchée . Qu’il ne connaissait le talent  de l’homme qu’il avait choisi pour la guider . Bonaparte sait tout  de ce qui arrive au peuple guadeloupéen, tout simplement parce qu’il est à la source de cette régulation administrative qui ne fait que masquer à grand peine un massacre prémédité . Bonaparte n’est qu’un faussaire doublé d’un assassin . Monsieur, vous êtes l’âme damnée d’un bien petit personnage . Vous mettez tout votre talent d’égorgeur au service d’un homme qui n’en a aucun .    

RICHEPANCE : Je ne saurais tolérer vous entendre….(Il a perdu tout contrôle de lui-même)

DELGRES : ( détaché)  Veuillez m’excuser, la nuit est si douce, j’en profiterai une dernière fois ce soir .  Entendez-vous les rainettes ? Apparemment, elles ne vous empêchent pas de dormir . Il est vrai que vous avez été élevé à la campagne .( Il donne le dos à Richepance et s’apprête à quitter la tente du général)

RICHEPANCE : (hurlant ) Dés demain, je saurai vous faire regretter toute la calomnie que avez déversée ce soir sur la peuple de France !  

DELGRES : Le peuple de France ? Ah oui, le peuple de France !( Il se retrouve au pied de la montagne) Des gens merveilleux, ils  voulaient changer le monde, en faire une terre d’humanité . Humanité, ce mot est d’un usage étrange : il désigne un ensemble d’hommes et de femmes dont toute l’histoire porte le sceau de la violence et de la barbarie . On ne peut conter que des choses inhumaines quand on parle de l’Humanité . Le peuple de France voulait abolir toute cette horreur mais ils ont revendu la boutique et les nouveaux propriétaires mangent le fonds et chassent les employés . Puisqu’apparemment vous le connaissez, donnez-lui le bonjour de la part des derniers artisans…. de l’humanité..

RICHEPANCE : Je ne sais ce qui me retient ? (Il suit Delgrès et le rejoint )

DELGRES : Mais rien ne vous retient, général ! ( Il se retourne vers Richepance) En fait, je vous ai piqué au vif tout comme vous l’aviez fait auparavant en m’entretenant de ces nègres mineurs . J’étais excédé . Pour un peu, je faisais comme vous, à mon arrivée, j’envisageais de vous percer d’un coup de sabre . Je voulais vous rendre la pareille à la différence que vous m’aviez touché en parlant de mes frères et moi, je vous atteins en crachant sur vos maîtres . Alors d’un coup, moi, le fils d’esclave, je me sens mille fois plus libre que vous. Tout simplement parce que je sais où mes parents ont jeté leurs chaînes et qu’elles ne blessent plus mon cou . Alors que les vôtres enserrent votre esprit si fort qu’il vous faut les saccages produits par mille hommes pour taire l’espace d’un instant la douleur de votre aliénation .

( Il commence à remonter le mont donnant le dos à Richepance )

RICHEPANCE :  Un politique doublé d’un moraliste, voilà ce que vous êtes, monsieur . Vous ne valez pas mieux que les autres . Vous vous plaisez à me juger, soit . Mais vos actions et celles de toutes vos troupes sont-elles exemptes de critiques ? Je ne pense pas être le seul responsable de la sauvagerie des combats : tout le monde apporte sa pierre au macabre édifice . Aussi devrions-nous…M’écoutez-vous, colonel ? Vous m’entendez encore ?

DELGRES : Pour être honnête, de moins en moins, général . Vos mots filent vers l’océan emportés par  la tiède brise et moi, d’ici quelques pas, je serai happé par la montagne et la nuit ; nos chemins se séparent . Mais n’ayez crainte, nous ne nous perdrons pas de vue et puis nous avons rendez-vous demain matin . Alors profitez de ce qu’il reste de cette nuit pour prendre quelque repos et oublier ce rêve . Pour ma part, j’attendrai le jour à scruter de mon nid d’aigle cette merveilleuse île que vous avez à dessein de saborder .

RICHEPANCE : Ne me dites pas ce que vous voulez faire, ne me dites  pas ce que je dois être : faisons ce qui  doit être fait, nous sommes déjà quittes . Cette nuit sera terre de parole, ce sont vos propres mots . A quoi bon fuir ? Les mots nous rattraperaient et  nous feraient payer d’insomnie la légèreté avec laquelle nous voudrions les congédier !

DELGRES : A quoi bon parler avec un nègre, monsieur ? Ce n’est que temps perdu et verbe gaspillé ! ( Richepance rejoint Delgrès sur la montagne, ce dernier s’est assis sur un talus ) Décidément, vous êtes un drôle d’homme, général . Peut-être vous aurais-je apprécié en d’autres temps, en d’autres lieux . Mais maintenant je me surprends à regretter d’être descendu .

Silence . Les deux hommes se taisent et entendent la première adresse .       

Les adresses devront refléter une véritable ambiance de groupe avec un soliste et un chœur  animé d’exclamations, de rires, d’acquiescements, d’encouragements, de vociférations, bref, l’ambiance d’une soldatesque  franchement éméchée . 

PREMIERE ADRESSE :

Hé, ceux d’en haut ! Savez-vous que la discrète lune m’a fait une confidence ? Une drôle de confidence ! Paraîtrait que vous êtes assis sur le cul d’un volcan  et que ce volcan aurait  englouti deux, trois de vos nègres . Manger du nègre, rien que l’idée pourrait faire vomir mais bon, un volcan, ça ne pense pas comme nous . Alors il a avalé quelques-uns de vos frères . Seulement voilà, la digestion se passe mal, c’est la lune qui me l’a dit et la lune je lui fais confiance vu qu’elle était déjà là au début du monde . Bon, alors je vous préviens, ne vous étonnez pas si cette nuit, le volcan émet quelques vents . Parce qu’après  tout, vous êtes assis dessus, donc vous serez les premiers concernés . Vous qui êtes du coin, je ne vous apprends  pas les dégâts que ça peut faire un pet de volcan . Aussi, quand il vous ventilera à travers les airs, vu qu’il fait nuit et que vous êtes décidément vraiment très sombres, je vous demanderai de sourire, de montrer vos belles dents blanches, vos petits diamants qui vous aident à vous entre-dévorer. Faites ça juste pour nous, pour nous prévenir . Un petit geste d’humanité pour nous prouver que vous n’êtes pas que des moricauds stupides et sanguinaires .  Merci . Hé les gars, prenez garde : ce soir, il va pleuvoir du nègre . Sale temps, sale pays . Non, mais c’est sérieux, c’est la lune qui me l’a dit  et la lune…..

DELGRES : Insulter, injurier, c’est encore parler, tenter de dire . Quand je regagnais cette case qui nous servait de maison et qu’il faisait nuit à hurler, j’insultais les arbres, la terre, tout ce qui me semblait s’animer à mon insu et vivre contre moi . Qu’est-ce que j’ai pu insulter la nuit ! Ces hommes me rappellent l’enfant que j’étais et qui sait, peut-être qu’en éructant de la sorte, se rappellent-ils leur propre enfance ?

RICHEPANCE : Pourquoi tenter de mettre de la  poésie là où bientôt il n’y aura plus que saccage et chaos ? Les choses sont bien plus évidentes . Ils ont peur, tout simplement . Ils crient parce que cette nuit les renvoie à une autre nuit, celle qui grouille en leur âme, celle qui prolifère sans réel obstacle en nos cœurs : la question  de l’utilité de  nos actes, de notre propre vie, l’importance de notre mission sur terre . Et si nous nous trompions, si nous faisions fausse route ? Quel horrible réveil nous promettrait de telles révélations ! Moi aussi, enfant de troupe, alors que tout le jour, j’affrontais la plus âpre des batailles, la plus sordide des boucheries, jouant à merveille mon rôle de petit factotum zélé, oui, moi, l’enfant de troupe chéri par le plus dur des soldats, la nuit venue, je craignais tout quand le danger était nulle part sinon en moi-même . J’en appelais à Dieu, quelle lâcheté, je voulais être sauvé .  Mais sauvé de quoi ?  Ce soir, cette nuit qui vous mange les yeux,  n’est autre que le reflet de notre nuit intérieure, colonel . Votre pudeur vous honore, vous parlez de votre enfance mais ces terreurs nocturnes vous ont-elles définitivement quitté ? Ces hommes hurlent, soit . J’en connais d’autres qui descendent des volcans pour quérir quelques mots, même acides, de leur  pire ennemi . J’en connais aussi qui se plongent volontairement dans un sommeil qu’ils voudraient létal . Nous ne sommes plus des enfants mais la peur est restée, chacun la vit comme il peut . Parlerons-nous de ceux qui se vautrent dans la foi comme on se vautre dans le stupre ? Nous les plaindrons bien un peu car il est sûr que la nuit est la meilleure alliée des dieux . Ouvrez  les livres de prière, on ne parle que de lumière dans les ténèbres or ces mots n’éclairent point, ils brûlent et les curés ne sont que des incendiaires et notre âme, leur meilleur bûcher .  Je reste persuadé que dans la nuit des temps le premier athée avait du silex plein les mains .         

DELGRES : Que de philosophie ! N’avez-vous pas peur d’encombrer le petit esprit ténu d’un pauvre nègre comme moi ?

RICHEPANCE : En êtes-vous seulement encore un, colonel ?

DELGRES : ( il s’est retourné ) Encore un quoi ?

RICHEPANCE : Encore un nègre ! Oui ! Etes-vous encore comparable à cette masse… colorée et pour le moins….exotique qui grouille sur cette île ?

DELGRES :  Non, vraiment, j’ai mieux à faire là-haut…Je ne comprends  rien à cette langue qui ne sait exprimer que mépris et ignorance . En fait ce soir, je suis animé d’une certaine frayeur, d’une indicible angoisse : celui qui doit régler le problème guadeloupéen, celui qui a ordre d’anéantir tout un peuple, ce militaire émérite que l’on couvrira de médailles à son retour n’aura même pas approché – ne serait-ce que par l’esprit- les hommes qu’il piétine . Vous êtes monstrueux, monsieur Richepance et vous êtes le type de monstre qu’il fallait pour annihiler sans état d’âme la sève de cette île .

RICHEPANCE : Combien de fois devrai-je vous dire que je suis un militaire et non pas un assassin ? Mais j’oublierai volontiers la dureté de vos mots si vous écoutez ce que j’ai à vous dire . Je voudrais vous mettre en garde contre vous-même, contre ce que vous pensez être votre culture, votre peuple . Méfiez-vous des vôtres . Croyez-moi, vous êtes différent d’eux . Je vous parlerais bien de Ras-El -Hakim, il fut lui-même tué par se propres frères, victime de sa naïveté et de son humanisme . Il était l’émissaire d’un général de brigade qui commit l’étourderie de se faire arracher la tête, sous la tente, par le souffle d’un boulet lors d’une réunion de stratèges devant statuer sur la proximité de l’ennemi . A mes mots, vous devez comprendre que je ne portais que peu d’affection à l’endroit de cet officier un peu trop pommadé à mon goût . Par contre, j’entrevoyais immédiatement l’usage que je pouvais tirer d’un messager à l’audace folle, muni d’un sens inouïe de l’orientation et d’un esprit  assez oriental pour être fin mais pas assez arabe pour être chicaneur ou intrigant . Aussi m’empressai-je de m’adjoindre ses services et durant trois années, tous mes messages étaient précédés du pas rapide de ce petit homme sombre au regard magnifique . Peu de temps après, il me quitta pour retrouver son Afrique avec le dessein d’aider son peuple du savoir qu’il avait acquis parmi nous . J’essayais de l’en dissuader mais son esprit était déjà dans le désert . Il partit . Six mois plus tard, j’apprenais sa mort . Il avait été lacéré vif par les siens parce qu’il voulait creuser un puits . Oui, massacré pour un puits . Les peuples arabes n’ont pas la valeur de leurs paysages, le commerce de ces gens nous desservira dans un plus ou moins lointain avenir .  Ecouter l’oracle servirait la France et préserverait la santé de nos troupes . Cet homme était mort pour un puits, monsieur, pour un puits…..Etes-vous le nouvel Ras-El-Hakim , colonel ? Où est votre puits ?

DELGRES : (ils sont de nouveau face à face) Au risque de contredire vos prophéties, je peux vous affirmer que mes hommes n’auront pas le temps de me lacérer vivant au regard du massacre que vos propres troupes s’apprêtent à animer dès l’aube . Quand à votre puits, remplacez-le par ma propre liberté et vous comprendrez que je mettrai toute ma force pour que l’on ne puisse pas m’en aliéner l’usage .   

RICHEPANCE : Vous êtes un  homme de valeur, colonel ! Faites un pas et je le ferai de mon côté, je sais que nous pouvons nous entendre non pas sur l’issue de cette mutinerie qui, vous me le concéderez, naquit sans avenir mais sur votre salut . Vous gâchez votre talent pour une cause ingrate qui vous dévorera .

DELGRES : ( il s’arrête, se retourne vers Richepance) Voulez-vous sauver mon âme, général ? Ferais-je donc fausse route, allant vers le sommet alors que Dieu est dans mon dos ?

RICHEPANCE : Qui vous parle de Dieu ? Je parle d’hommes de chair et de sang, de peur et de mots ! Ne voulez-vous pas vivre ? N’êtes-vous pas curieux de connaître la saveur d’un autre soir ?

DELGRES : Cela est assez tentant, il est vrai mais honnêtement, je me sens dans l’obligation d’y renoncer le temps de deux ou trois éternités .

RICHEPANCE : A moins….

DELGRES : A moins ?

RICHEPANCE : A moins de renoncer à cette révolte inutile qui, à peine née, gît déjà au sol, moribonde .