La chambre à jazz

Dominique BRANIER

La chambre à jazz

Sébastien un étudiant

Ferdinand un musicien antillais

L’époque : de 1936 à 1955, près de vingt d’amitié, d’amour et de musique.

Prologue

Les deux comédiens sont sur le devant du plateau ; le rideau est fermé.

 

10 avril 1936

Sébastien

Il s’appelle Ferdinand Laurentin. Ce soir, c’est son histoire qui va défiler sur le devant de la scène, un peu de la mienne aussi. Rien d’extraordinaire chez cet homme, presque un cliché. C’est un musicien de jazz., il ne porte que des costumes neufs, a le verbe haut, ne supporte que la compagnie des femmes, encore faut-il qu’elles soient belles et potelées. Bref l’archétype de l’Antillais de Pigalle en ce printemps 36. Pourtant, regardez ses yeux, je les ai souvent scrutés et je n’y ai jamais trouvé la moindre trace d’insouciance, de cette joviale irresponsabilité qui , paraît-il, caractérise ceux de sa race ; celui qui a ça dans le

sang…Ca…Mais ses yeux sont quelqu’un d’autre mais si sa voix ne cesse de les trahir. Quand l’histoire commence, je ne le connais pas encore.

 

Ferdinand

Il s’appelle Ferdinand Rivière… Ce soir , on parlera de lui…Un peu de moi aussi…C’est un vieil étudiant…Je crois qu’il étudiera toute sa vie…Chez lui, l’étude, c’est comme la cocaïne…Et puis les phrases qu’il dit des fois : des sorts qu’il te jette tellement ça t’ensorcèle… C’est d’une beauté… Moi, je lui dis direct : « Si j’avais ne serait-ce que la moitié de ta syntaxe, je tomberais deux fois plus de belettes. » Monsieur gaspille ses mots dans des mémoires qu’on aura vite fait d’oublier : révoltant… A tel point qu’au début, j’ai cru qu’il était pédé… Mais en fait, c’est son style… Enfin, « style », ce n’est qu’un mot parce que je n’ai jamais vu quelqu’un se saper aussi mal… Un sacré mariole…La première que j’ai lu un de ses textes, j’ai failli pleurer, j’ai bien dit failli, le jour où vous me verrez chouiner comme une gonzesse… C’est l’histoire d’un type qui n’a pas de passé, que personne ne remarque, il est transparent, vide… Sébastien, c’est un gars bien, ma seule famille… quand l’histoire commence, je ne le connais pas encore… C’est bien syntaxe le mot ?

 

Le rideau s’ouvre, apparaît la terrasse d’un café avec deux tables. Sébastien s’installe côté jardin, Ferdinand s’assoit à la table, côté cour, près de lui un étui de guitare gît au sol.

 

Sébastien

La plupart des rencontres sont dues à des accidents. Ces accidents sont en vérité l’habit hypocrite d’une certaine fatalité… En ce qui nous concerne, l’accidentel qui commanda notre rencontre fut de nous voir tous les deux, lui, le noctambule invétéré, moi, le hibou penché sur mes livres, tous les deux attablés à la terrasse du même café, à 7 heures du matin, guettant d’un œil inquiet la libération d’un soleil d’avril frileux tout emmitouflé de nuages.

Ferdinand

Bientôt, il va nous sortir des sonnets…Fais simple, s’il te plaît, ce n’est que le début…. Parle d’elle…

Sébastien

Elle arrive ou plutôt apparaît ( Silence. Les deux hommes voient passer une femme imaginaire qui arrive côté jardin et entre dans la café. Leurs regards subjugués doivent suggérer la trajectoire de la femme.)

Ferdinand

Cette femme, si on regarde bien, n’est pas vraiment jolie.

 

Sébastien

Et pourtant, j’ai vu l’image vivante de la beauté.

 

Ferdinand

Ben oui et c’est ça qui m’échappe.

 

Sébastien5

Quand elle est arrivée, j’étais persuadé de la connaître de toujours. J’ai voulu l’interpeller aucun prénom n’est venu à mes lèvres.

 

Ferdinand

Je la connaissais avant de la rencontrer.

 

Sébastien

Nous avons ressenti la même chose, n’est-ce pas ?

 

Ferdinand

Au même moment. C’est un signe.

 

Sébastien

Je ne crois pas aux signes.

 

Ferdinand

C’est une façon de parler.

 

Sébastien

Il y en a d’autres.

 

Ferdinand

Vous êtes étudiant, vous.

 

Sébastien

J’ai des trous à mes chaussures ? ( Ils rient puis silence ; la femme sort du café. Suivie de leurs regards, elle quitte la scène côté cour. )

 

Ferdinand

On pourrait la suivre…Et tout gâcher.

 

Sébastien

J’allais le penser ; c’est assez fantastique. ( Un temps) Vous n’avez rien contre les étudiants ?

 

Ferdinand

Les étudiants, je ne peux pas dire. Mais les étudiantes sont parfois d’un compliqué.

 

Sébastien

( Après un temps) Je suppose qu’il y a une guitare dans votre étui.

 

Ferdinand

Comment garder un secret face à tant de clairvoyance ?

 

Sébastien

Quel dommage ! Si votre étui était vide, j’aurais pu vous demander d’y loger quelque temps. Ma propriétaire est prise d’une nouvelle lubie : elle voudrait que je paie mon loyer tous les moins. Je suis étudiant et par définition, je ne puis payer mon loyer.

 

Ferdinand

Cette femme ne manque pas de culot. Je peux toujours vous dépanner de quelques mètres de confort dans ma piaule. Un étudiant qui a de l’humour, y’ en a pas des masses, alors je vous garde. ( Sébastien est sur le point d’exprimer sa gratitude, Ferdinand l’interrompt.) Vous ne savez comment me remercier alors ne me remerciez pas et rappliquez au 27 de la rue Chpatal, mon nom est sure la boîte. ( Il se lève, prend son étui) Pas avant midi…Ma piaule est aussi un piège à filles…Très utile pour le ménage…(il sort)

 

Sébastien

Mais quel est votre nom ?

Installation

 

Ferdinand se trouve dans son appartement.  Il y règne un grand désordre, il essaie de ranger.

 

Ferdinand

Mais qu’est-ce qu’elle croyait ? Que j’allais continuer à supporter ses savates, ses menstrues et ses vinaigrettes… Deux mois de vie commune avec une femme, c’est un exploit, au delà, c’est de l’exploitation… Non, mais qu’est-ce qu’elle croyait ? Que j’allais marner pour deux et voir croître la marmaille et grossir la mère…Je suis encore trop jeune pour pourrir…Dehors, va-t’en, fais-moi de l’air.

 

Sébastien

( Sur la pas de la porte, un valise à la main, un peu gêné)

Salut, la porte était ouverte.

 

Ferdinand

Etonnant, j’ai cru l’entendre claquer. Ne faites pas attention au désordre, c’est tout récent. Il n’y rien de plus dangereux, de plus pervers qu’une femme. Tenez, écoutez-moi ça : deux mois de vie commune avec une femme, c’est un exploit ; au delà, c’est de l’exploitation… que pensez-vous de cette réflexion ? Ce n’est qu’un mot mais tout de même.

Sébastien ( A part)

A ce moment, je crus que j’allais faire demi-tour. Le matin de la même journée, j’avais rencontré un musicien fatigué mais chaleureux. Que je le veuille ou non, je crois aux signes. Quatre heures, je me retrouve face à un con. Mais je ne savais où aller. L’idée de passer quelques nuits sous les ponts ou ailleurs excitait mon côté bohème mais l’excitation fut de courte durée. J’avais besoin d’un toit. Je me fis diplomate, je contournai l’obstacle. ( A Ferdinand) Oui, en effet, ce n’est qu’un mot mais tout de même…

 

Ferdinand

Je ne vous le fais pas dirte.

 

Sébastien

J’ai eu du mal à trouver l’étage, je n’avais pas votre nom.

 

Ferdinand ( Il pense  à autre chose.)

Demandez le nègre, tout le monde connaît. Quand je dépose mes pompes chez le cordonnier, c’est ce qu’il écrit sur les semelles pour se rappeler : le nègre. Ce n’est pas un homme foncièrement méchant, il le fait sans malice, c’est plus pratique, c’est tout. Allez lui faire comprendre que ça me brûle le cœur quand je vois ça, il en serait navré, « il ne pensait pas …». Mais je parle, je parle et vous restez tout empêtré, installez-vous. ( Il ses reprend.) Installe-toi.

 

Sébastien

J’avoue que je suis bien embarrassé…Tout ce désordre…Je me sens un peu responsable.

 

Ferdinand

Penses-tu ! Cela fait un mois que je pense à reprendre ma liberté… Mais tu connais  les femmes, ça câline, ça pantoufles-mon-chéri, ça coquine, ça materne… Alors toi, tu faiblis, tu oublies la sanction, tu ajournes les débats, tu reportes et surtout tu évites les miroirs de peur d’y découvrir le visage du traître à tes propres pensées… Non, non, ne t’inquiète pas : tu a été le déclic… Je t’en remercie. Sans toi, c’était parti pour toute la saison. Quelle poisse ! Je m’appelle Ferdinand Laurentin, musicien professionnel.

 

Sébastien

Sébastien Rivière

Sébastien Rivière, étudiant professionnel. ( Ils éclatent de rire.)

La parfum des femmes

15 juillet 1936

 

Sébastien est seul sur la plateau. Il travaille au bureau quand ses yeux repèrent une culotte de femme sur le lit.)

 

Sébastien

Notre première dispute comme une violente et curieuse lame de fond, surgie d’une nuit d’été.

Mince ! ( Il se lève, prend la culotte, la met sous le lit, retourne au bureau, recommence à travailler puis s’arrête à nouveau.) Je ne vois pas pourquoi je la cacherais. ( Il ramasse la culotte sous le lit. ) Elle est belle, il faut la montrer. ( Il pose la culotte sur le sol près de l’entrée et retourne au bureau. Au bout de quelques instants, il s’arrête de nouveau. ) Il ne faut tout de même pas exagérer. ( Il se relève, prend la culotte. Sur le point d’en respirer le parfum, il s’arrête et pose la pièce de lingerie sur le lit à sa place initiale. De nouveau au bureau, il s’assoit et lit quelques instants, se relève, va sentir la culotte , retourne s’asseoir.) Voilà, c’est fait… Travaillons maintenant. ( Deux secondes après, apparaît Ferdinand, avec sa guitare.)

 

Ferdinand

( Tout en posant sa guitare et en se dévêtant.) Mon vieux, ; quelle soirée. J’ai vu l’enfer ; une diablesse, une exigeante, une gagneuse, une tenace… Bref, je suis claqué, je ne sais même pas s’il me reste quelque chose pour pisser. ( Voyant la culotte) Ho, ho, mais je vois que pour monsieur, l’étude a commencé tard. ( Sébastien est embarrassé mais aussi agacé. Ferdinand prend la culotte, la hume.) Ah, ah, timide mais passionnée… Le prénom de cette petite brune ?

 

Sébastien

( N’y tenant plus) Tu es vraiment infâme.

 

Ferdinand

Dis-moi que tu ne l’as pas sentie et je te traite de menteur.

 

Sébastien

Ce n’est pas une raison, je suis amoureux d’elle…

 

Ferdinand

Mais moi aussi, j’aime les femmes…C’est un grand plaisir pour moi de sentir leurs parfums Et même si dans une culotte, je n’en trouve qu’un ou deux parfois, cela me fait pressentir les autres… Sentir, regarder les femmes est en quelque sorte un art. ( Après un temps) J’avais quinze ans, je vivais encore là-bas à la Martinique. Nous avions une voisine au Lamentin. Elle était particulièrement belle. Des jambes, j’en rêvais. Mon père et moi, nous l’aidions à jardiner son bout de terrain. Non, non, il n’y a pas de jeu de mots. Je m’arrangeais toujours pour être bien placé et pouvoir admirer ses longues fortes et fines à la fois. Certains travaux lui demandaient de remonter ses jupes, je pouvais dans ces moments apercevoir ses cuisses de déesse. Mais dès qu’elle me regardait, mes yeux cherchaient la terre pour y enfoncer leur honte. S’étant rendu compte de mon cinéma, elle me dit : «  Tu me regardes, ne t’en cache pas, il n’y a pas de honte, pas d’affront… Au contraire, c’est un devoir pour les hommes de regarder les  femmes, cela veut dire que nous existons, que nous sommes belles. Alors regarde-moi. Un jour, tes yeux m’oublieront et je comprendrai que je suis vieille. La jeunesse des femmes, c’est le regard des hommes. » Alors depuis, crois-moi, je regarde, j’ hume, je pressens mais attention : regarder n’est pas toucher… Tiens, ça me fait penser à ce gros porc de Robert qui tripatouille les jeunettes dans les coulisses. Parfois, j’ai envie de le massacrer.

 

Sébastien

Tu sais bien qu’il a été gazé dans les tranchées. Il n’a plus toute sa tête.

 

Ferdinand

Raison de plus pour respecter la vie.

 

Sébastien

Bon, monsieur a fini sa leçon de choses. Repu de nouvelles connaissances, je peux me replonger dans l’étude.

 

Ferdinand

C’est quoi ces vannes ? ( Silence : Sébastien replonge son nez dans les livres. Ferdinand s’approche de Sébastien.) J’aimerais que tu m’expliques : je crois que je suis trop con, pour entraver l’image.

 

Sébastien

( Fermant brusquement son livre et s’éloignant de sa table de travail) Oh non, ne me refais pas le coup du complexé qui a dû quitter avant l’âge. De la vie, tu en connais autant que moi sinon plus. Seulement, il ne se passe pas deux jours sans que tu ne te sentes obligé de pondre un couplet bien senti sur la femme, ses vices et ses vertus. Excuse-moi d’être franc mais à la longue, c’est pesant. Tu sais, je ne suis plus puceau depuis longtemps, je n’en tire aucune fierté mais c’est comme ça. Je n’étale pas mes amours. Je n’en tiens pas la comptabilité. Niquer n’est pas le but de mes journées. Je rêve d’aimer un jour, aimer d’amour.

 

Ferdinand

Et vlan, prends ça dans ta gueule, Ferdinand.

Sébastien

Je n’ai pas dit cela ; chacun son truc… Nous n’avons pas à juger, nous n’avons as à donner de leçon. Le but c’est le bonheur, chacun sa méthode, rendez-vous à l’arrivée. ( Un temps) Je me sens autant embarrassé que toi mais il fallait que je le dise… Maintenant, je dois travailler, j’ai l’impression que je ne finirai jamais ce mémoire.

 

Ferdinand

Bon, ben moi, je vais faire un tour.

Une antenne parmi les hommes

 

Voix-off

( Un homme dans un café parle d’un ton badin.) Pour apprécier quelle est la position du peuple juif à l’égard de la civilisation humaine, il ne faut pas perdre de vue un fait essentiel : il n’y a jamais eu d’art juif et, conséquemment, il n’y en a pas aujourd’hui ; notamment les deux reines de l’art : l’architecture et la musique ne doivent rien d’original aux juifs. Ce que le Juif produit dans le domaine de l’art n’est que bousillage ou vol intellectuel. Mais le juif ne possède pas les facultés qui distinguent les races créatrices douées par suite du privilège de fonder les civilisations.

Ce qui prouve à quel point le Juif ne s’assimile les civilisations étrangères que comme un copiste, qui d’ailleurs déforme son modèle, c’est qu’il cultive surtout l’art qui exige le moins d’invention propre, c’est-à-dire l’art dramatique. Même ici il n’est que bateleur ou, pour mieux dire, un singe imitateur : même ici, il lui manque l’élan qui porte vers la véritable grandeur ; même ici, il n’est pas le créateur du génie mais un imitateur superficiel sans que les artifices et trucs qu’il emploie arrivent à dissimuler le néant de ses dons de créateur. Ici, la presse juive vient à son secours avec la plus grande complaisance en entonnant les louanges du bousilleur le plus médiocre, à condition qu’il soit Juif, de sorte que le reste du monde finit par se croire en présence d’un artiste, tandis qu’il ne s’agit que d’un misérable histrion. Non, le Juif ne possède pas la moindre qualité à créer une civilisation, puisque l’idéalisme sans lequel toute évolution élevant l’homme apparaît impossible, lui est et lui fut toujours inconnu./ Son intelligence ne lui servira jamais à édifier, mais bien à détruire…

 

( La chambre. Ferdinand est couché, il dort. Soudain, il se prend la tête à deux mains et hurle.)

 

Ferdinand

Le whisky est un alcool vicieux. ( Un temps) Seigneur, passons un marché : je ne bois plus jusqu’à la fin du mois ; en échange, je compte jusqu’à 4 et tu fais disparaître ma gueule de bois. 1…2…3…4. ( Il se reprend la tête à deux mains.) Enfoiré. ( Il se lève, se cogne contre un meuble, jure, s’habille, avise une feuille sur le sol.) Et puis l’autre qui fout son bordel partout. ( Il ramasse la feuille, veut la poser sur le bureau mais en lit le contenu. Il est désormais comme hypnotisé par le texte. S’asseyant sur le lit.) Merde alors ! ( Il relit puis reste quelques instants interdit.)

 

Sébastien ( Rentrant de courses)

Je n’ai pas acheté de viande : elle était trop chère. ( Ferdinand tend la feuille à bout de bras.) Qu’est-ce que c’est ? Ah oui, tu l’as retrouvé. Je suis tellement désordre. Je le croyais définitivement perdu. ( Il a fini de ranger les courses.) Je mens mal… Comme ce matin, c’était mon tour de courses, je t’ai laissé ce poème près du lit. C’est un peu lâche mais je n’ai jamais pu tendre un texte à quelqu’un en disant : «  J’ai écrit ceci. Qu’en penses-tu ? » Je ne parle pas de mes travaux d’étudiant : mes professeurs sont rarement intelligents alors je me borne à écrire ce qu’ils peuvent comprendre et eux me corrigent ce qui est la preuve qu’ils ont tout compris. Non, je te parle de ces parties infimes de moi-même, de ces minuscules atomes de mon être qui se retrouvent de temps en temps éparpillés, encrés sur une feuille comme si l’opération m’était inconsciente, étrangère. Je n’y parle jamais de moi… Antenne, c’est le seul mot qui me vient aux lèvres quand j’essaie de m’expliquer ce phénomène. Je suis une antenne parmi les hommes. J’en reçois les ondes de vie, de mort, d’amour et de haine. Cela peut paraître tout à fait prétentieux et je serai le premier à en rire si ce n’était la vérité ou du moins l’approche de la vérité. Je ne suis ni poète, ni écrivain mais j’écris. Les hommes qui vécurent dans les grottes n’étaient pas des peintres, ils aidaient notre mémoire future  à se rappeler. Je ne fais pas plus… D’ailleurs, je ne fais pas vraiment. Quand je dis « écrire », je pense « rêver » et nous ne sommes pas entièrement responsables des rêves qui nous visitent. Ce poème, je ne l’ai pas écrit mais simplement reflété, il brillait déjà en nous depuis longtemps. Ce poème t’appartient autant qu’il m’appartient. Je partage, c’est tout.

 

Ferdinand

Pourrais-tu le chanter ?

 

Juste avant la première

11 décembre 1936

 

La chambre. Sébastien chante accompagné par Ferdinand.

 

Sébastien ( il cesse de chanter)

Je crois qu’on va se casser la gueule. Je chante faux, tu n’entends pas, c’est atroce.

 

Ferdinand

Ne dis pas de conneries, notre numéro tient la route et tu le sais bien. Seulement tu as le trac, tu ne sais pas si tu pourras sauter le pas. Tu montes un cirque dans ta petite tête et ça carillonne tellement que tu préfères disjoncter. Mais prends les choses autrement. Avec ce numéro, on travaillera tous les soirs. On va ramasser de la tune, juste assez pour profiter de cette putain de vie. De la tune pour la sape, les bonnes bouffes et les femmes.

 

Sébastien

Moi, tu sais, les femmes.

 

Ferdinand ( avec un sourire)

Les hommes, alors ?

 

Sébastien

Encore moins… Quand bien même, tu dirais quoi ?

 

Ferdinand

Moi ? Que dalle. Au contraire, les femme, c’est comme la tarte aux oignons : ceux qui n’aiment pas, laissent leur part et qu’ils n’aient aucune inquiétude, ça ne sera pas jeté.

 

Sébastien ( avec  humour)

Toi et tes images poétiques. ( on entend une voix de femme chantant yiddish)

 

Ferdinand

C’est toi l’écrivain, je sers la musique. Ce numéro va péter le feu de l’enfer et avec ta prose, on les enverra au septième ciel ces demoiselles. Tu as de l’or dans tes mots. Un peu de courage, allez, chante-les ces foutues chansons. Attends…Ecoute… Ecoute cette femme… J’en ai des frissons à chaque fois… Je ne comprends pas cette langue mais je sais qu’elle vient de la terre…

 

Sébastien

C’est du yiddish

 

Ferdinand

Peut-être… Mais ce serait du chinois, ce serait aussi beau. Tu sais quel est le secret des femmes ? Leur ventre. Elles y possèdent la vie et la mort. Pourquoi crois-tu que nous passons notre temps à les séduire ? Pour y retourner, ne serai-ce que cinq petites minutes à ce ventre. Oh, la salope, elle me file la chair de poule.

 

Sébastien

Tu sais qui c’est ?

 

Ferdinand

Je ne veux pas la connaître… Sa voix est magique, cela me suffit.

 

Sébastien

Elle est comme qui dirait sacrée… Un peu comme la femme du café.

 

Ferdinand

Exactement… Etablissons un pacte : ne jamais chercher à les connaître, ne jamais rien faire pour les rencontrer autrement que par hasard.

 

Sébastien

En fait, tu es un romantique, Ferdinand.

 

 

Ferdinand

Fous-toi de ma gueule.

 

Sébastien

Tope-là. ( Ils se frappent la paume de la main). On chante ? ( ils chantent)

 

La première au cabaret

 

Dans le cabaret, noir complet puis poursuite sur la scène dévoilant le couple formé par Sébastien et Ferdinand. Le premier debout, le second assis, la guitare à la main. Chanson : « l’homme sans passé » . Voir annexe 1.

Applaudissements fournis exprimant un franc succès.

Quand le silence est revenu.

 

Ferdinand

Merci bien ! Nous finirons avec une chanson dont les paroles sont de Sébastien Rivière, ce qui est le cas de la majorité des chansons que vous avez entendues ce soir. ( Nouveaux applaudissements) J’en ai écrit la musique. Ca s’appelle : les feux de l’été. ( ils chantent)

Chanson : les feux de l’été ( annexe 2)

A la fin de la chanson, de nouveaux applaudissements retentissent , applaudissements que Ferdinand essaie de calmer avant de reprendre la parole.

 

Ferdinand

Merci, merci beaucoup… De tout notre cœur. On peut bien vous l’avouer maintenant… Nous mourrions de trac… Vous chaleur nous a dégelés. Encore une fois : merci. Passez une bonne soirée. ( De nouveau, applaudissements. Puis les gens se déplacent bruyamment, le barman met un disque sur le phono. Ferdinand essuie le manche et les cordes de sa guitare.)

 

Sébastien ( radieux)

Quand Max nous a annoncés, j’aurai voulu m’évanouir. Mais dès la première chanson, c’était parti. C’est fantastique.

 

Ferdinand

Je t’avoue que je n’en menais pas large. Mais ça marche, les gens aiment. Tu as vu qui était dans la salle ce soir ?

 

Sébastien

Elle ne nous a pas quittés des yeux, elle était comme hypnotisée.

 

Ferdinand

D’après toi, qui regardait-elle ?

 

Sébastien

Qu’est-ce que ça peut faire ; n’oublie pas notre pacte.

 

Ferdinand

Je n’oublie rien, je voudrais savoir : simple curiosité.

 

Sébastien

Le curieux a-t-il soif ?

 

Ferdinand

Tais-toi : ma gorge est un désert.

 

Sébastien

Au bar.

J’aime Thérèse

23 septembre 1937

 

Ferdinand, seul dans l’appartement, lit des ouvrages d’étude de Sébastien. Ce dernier entre.

 

Sébastien

Tu ne sors pas ce soir ? Que se passe-t-il ?

 

Ferdinand

Je te retourne la question. Monsieur devient invisible à la fin de chaque set chaque soir. T’es sur un bon coup ? ( un temps) Quelle heure est-il, s’il te plaît ?

 

Sébastien

Minuit et demie ! Pourquoi ?

 

Ferdinand

Je ne sors pas avant deux heures. En ce moment je donne dans l’extraconjugal ; c’est d’une bêtise, d’un ennui. Ca ne durera pas. Dis-moi, ce Goebbels et tous ses potes n’aiment vraiment pas les Noirs.

 

Sébastien

Ni les Noirs, ni les Juifs, ni les communistes, ni les homosexuels. En fait, ces types-là n’aiment pas les hommes en général. Mais la haine de l’Homme n’a jamais constitué un programme et il faut un programme pour se faire élire alors ils ont fait les poubelles : ils ont ramassé toutes les vieilles peurs, réveillé tous les vieux démons qui sommeillaient au fond de nous-mêmes, la misère et le désespoir ont fait le reste. Les fascistes réussissent le tour de force de réunir le peuple, non pas autour de leurs idées, ils en ont peu mais sur le fumier de nos ignorances, ils manient le mauvais sens populaire avec une redoutable maîtrise.

 

Ferdinand

Mais pourquoi cette haine contre les Noirs ? Qu’est-ce qu’on leur a fait ?

 

Sébastien5

Dis-moi : si Goebbels publiait un décret stipulant : «  A partir d’aujourd’hui les Noirs ne seront plus inquiétés par les Nazis. », te sentirais-tu rassuré ?

 

Ferdinand

Tu veux me piéger ?

 

Sébastien

Non, je te pose une question !

 

Ferdinand

Je ne sais quoi répondre… Ca serait pas mal. Tu sais, dans la vie, chacun défend son bout de gras. C’est un peu égoïste mais c’est réaliste, non ?

 

Sébastien

Ouais… Je vais te surprendre : je suis Juif… Sébastien Rivière, c’est du bidon. Mes parents ont truqué l’état civil moyennant finances, grosses finances… Désormais, nous sommes des Rivière depuis trois générations. Mon père prévoyait quelque chose d’atroce. Pire qu’une guerre. Alors, ils ont truqué. Nous avons quitté le Sud, j’étais môme ; Désormais, nous habitions Paris.  Pour moi, rien n’avait vraiment changé ; les arbres étaient restés à la même comme si nous avions voyagé avec. Et puis les études, les parents quittent la France pour la Suisse. La Suisse, c’est leur rêve… Mais moi, j’aime Paris, je reste. Mes parents ont fait de moi un truqueur mais je suis Juif. Et tu crois que c’est pour cela que je hais les fascistes. J’ai dix mille raisons de les haïr mais pas celle-là.

 

Ferdinand ( après un temps)

Tu sais, faut pas prendre ça trop à cœur ; pour ce que j’en disais… Ils finiront bien par se casser la gueule tous autant qu’ils sont : les Allemands, les Italiens et ce fils de colonel qui salit Paris dès qu’il ouvre la bouche… ( un temps) Tu fais quelque chose là tout de suite ?

 

Sébastien

J’ai des notes à prendre dans différents bouquins mais je t’avouerai que je n’ai pas vraiment la tête à ça. Pourquoi ?

 

Ferdinand

Que dirais-tu d’aller boire un pot sur la place ?

 

Sébastien

Je suis ton homme.

 

Noir. On les retrouve installés au café, consommations sur la table.

 

Sébastien

C’est sérieux pour le disque ? On enregistrerait quand ?

 

Ferdinand

Je pensais que dans trois ou quatre mois, ce serait l’idéal. Notre nouveau répertoire sera bien rôdé ! On saura ce qui plaît, ce qui déplaît ! On jouera sur du velours. ( Ils sirotent paisiblement leur alcool. Ferdinand voit une femme passer.) Regarde-moi celle là, ce que les femmes sont ternes. Moi-même, je dois avoir une sale gueule, le foie peut-être. Tiens, ça me fait penser, il y a au moins trois semaines que je n’ai pas vu notre sirène. Et toi ? ( Sébastien est comme distrait.) Eh, tu m’entends ?

 

Sébastien ( un peu gêné)

De qui parles-tu ? Ah oui, l’autre fille… Peut-être qu’elle a quitté Paris ? Qui sait !… Bon, j’arrêt : je la vois tous les soirs depuis deux mois… Je suis amoureux fou d’elle… Je ne sais pas vraiment comment ça a commencé, qui a séduit l’autre, c’est une sorte de magie, comment dire….

 

Ferdinand ( l’interrompant)

Excuse-moi ! Tu peux me donner l’heure ?

 

Sébastien ( surpris)

Deux heures moins le quart !

 

Ferdinand ( il finit son verre, jette quelque monnaie sur la table puis se levant)

Désolé mais certaines choses n’attendent pas. ( il sort)

 

Sébastien ( après un temps, pour lui)

C’est pas bien Ferdinand, c’est pas bien ce que tu fais. Ce que tu peux être dur parfois, dur et injuste. Tu n’avais pas le droit de partir ainsi. Tu sais combien c’est difficile pour moi de parler de tout ça… Les femmes dansent sur ta langue à longueur de journée, tu en parles aussi facilement que tu respires et je t’admire pour ça. Mais ce soir, c’est moi qui voulais t’en parler, te parler d’une femme et tu sais tous les efforts, les douloureux efforts que j’ai faits pour pousser les mots hors de mon cœur. Tu es parti mais je te parlerai quand même et ceci sera mon dernier aveu ; je ne t’importunerai plus de mes bonheurs. J’aime une femme, j’aime Thérèse. Je dis « aimer quelqu’un » et tu vois un mur nu si tu n’as jamais aimé ; mais si tu aimes, le mur s’émeut d’images vives et sensuelles. Et je sais que tu as déjà aimé et que tu aimeras encore, Ferdinand ; ton masque est trop petit, je vois trop ton cœur… Je n’ai pas rompu le pacte. Thérèse n’est pas une victoire que l’on épingle à la mort d’une nuit chaude. Je n’ai pas séduit Thérèse, du moins je ne l’ai pas vaincue. Ce ne fut point un combat, ni un duel. Je n’ai rien truqué. Tout s’est passé si simplement. Même l’amour, nous l’avons fait innocemment, comme par inadvertance. Je me retrouvai au matin consumé, radieux, le corps vêtu de nos parfums. Ce qu’elle est belle quand elle jouit ; je crois rêver quand je la regarde et qu’elle dort. Tu vois, je voudrais te dire tous ces instants, toutes ces délicates errances mais peut-être te paraissent-ils impudiques ! Peut-être doivent-ils être frappés du sceau du silence parce que trop réels. Mais ne t’inquiète pas, je ne t’importunerai plus avec mes bonheurs mais sache-le : j’aime une femme, j’aime Thérèse.